Bordeaux-Paris 1891 ou la naissance des courses sur route - Partie 1/2 : la genèse

Bordeaux-Paris 1891 ou la naissance des courses sur route - Partie 1/2 : la genèse

L’histoire du cyclisme regorge de dates symboliques, dont la simple énumération donne le tournis. Il en est pourtant une qui supplante peut-être toutes les autres, une date fondatrice sans laquelle rien n'eût été pareil : celle de la naissance de Bordeaux-Paris. Créée ex nihilo en 1891, l’épreuve allait ouvrir au sport cycliste des horizons insoupçonnés…

Aux origines…

1890. La vélocipédie a le vent en poupe, les progrès techniques se multiplient. En 1888, les bicyclettes de sécurité remplaçaient massivement les grands-bis, tandis que John Dunlop commercialisait ses pneumatiques révolutionnaires. Parallèlement, la construction des premiers vélodromes participe à structurer la compétition, jusqu’alors reléguée sur les places publiques (place des Quinconces à Bordeaux, Mail à Angers et autres boulevards citadins). La course de ville à ville a quant à elle plus ou moins disparu après des débuts prometteurs. Aux oubliettes, le Paris-Versailles de 1867 ou le Paris-Rouen de 1869, premières du genre. La guerre franco-prussienne a mis sous l'éteignoir innovation, pratique, compétition... Embryonnaires, la compétition cycliste et l'industrie du cycle sont presque tuées dans l'œuf. Après une timide reprise à la fin de la décennie 1870, les courses longues distances ont définitivement laissé la place à des formats plus modestes.

Maurice MartinTel est le contexte lorsque les dirigeants du Véloce Club Bordelais cherchent à faire parler d’eux. Suite à de profondes dissensions internes, le VCB - plus important club de France en nombre de licenciés - a bien failli disparaître en 1890. Ses dirigeants aimeraient redorer leur blason par quelque coup d’éclat. Rapidement, l'idée d'organiser une grande course sur route tient la corde. La volonté affichée est de créer "la plus grande course internationale de vélocipèdes du monde". Le concept entériné, reste à en définir les contours. L'idée d'une course de 12 ou 24 heures, comme cela existe sur piste, est abandonnée car jugée trop fastidieuse à contrôler. Il s'agira plutôt d'une course de ville à ville, pour revenir à une recette qui fit jadis ses preuves. Naturellement ville de départ, Bordeaux ne peut être reliée qu'à Paris. La volonté de donner du relief à l'événement ne saurait faire l'économie d'une arrivée dans la capitale. Le secrétaire du VCB, Maurice Martin (photo ci-contre), connaît parfaitement le trajet. En août 1889, accompagné de Georges Thomas, président de l'UVF*, et d'Oscar Maillotte, vélocipédiste de la première heure, il a relié les deux villes en tricycle. Une virée qui a d’ailleurs fait l’objet d’une publication : « Voyage de Bordeaux à Paris par trois vélocipédistes ».

Au fil des réunions, les dirigeants affinent leur bombe médiatique - permettez l'anachronisme. Actée lors d'une séance plénière du club le 13 janvier 1891, la course est officiellement annoncée le 26 février dans les colonnes de l'hebdomadaire partenaire du club, le Véloce-Sport. Massivement relayée par la presse nationale, la nouvelle enflamme les esprits. Défenseurs et détracteurs s'écharpent. Pour les premiers, la course ouvre d'infinies perspectives. Pour les seconds, tout cela est trop précipité. Les organisateurs le reconnaissent, dix-huit mois plus tôt, la seule idée d'organiser une course de 100 kilomètres semblait pure folie. Alors songez, 577 kilomètres ! Surtout, avec un départ prévu le samedi 23 mai, la préparation se voit réduite à trois petits mois. Ridicule pour un tel défi, jugent certains, d’autant que les routes sont souvent impraticables au printemps et rendent l'entraînement aléatoire. Les vélocipédistes parisiens vont jusqu’à affirmer que la course se résumera à une lutte entre vélocemen bordelais. Plusieurs d'entre eux officialisent sans tarder leur absence, telles les vedettes Ernest Mousset et Henri Pagis (également plumes de la Revue des Sports). En Angleterre, on se félicite de l'initiative, mais le caractère amateur de l'épreuve fait débat. Sans entrer dans le détail des règlements complexes qui régissent alors les fédérations, précisons simplement que les amateurs ne peuvent concourir contre des étrangers, sauf à faire partie de la catégorie peu fournie des amateurs internationaux. Or, les meilleurs coursiers anglais n'en font pas partie. Heureusement, la National Cycling Union accepte d’assouplir ses règles pour permettre à ses membres de se rendre en France et d'y affronter n'importe quel type d’amateurs.

Malgré le poids des critiques, les organisateurs n'entendent pas modifier la date choisie, car la nuit du 23 mai est la plus propice de l'année à l’exercice du vélocipède. La lune, pleine, se lèvera avant que ne se couche le soleil pour disparaître quand l’astre baignera déjà l’horizon de ses rayons. En cas de temps clair, les participants n’auront ainsi pas besoin de lanterne pour rouler de nuit. Cette raison prime sur toute autre, notamment sur celle qui voudrait que la participation soit plus importante en cas de report à septembre. Par ailleurs, l’itinéraire se précise. Il sera basé sur celui qu'avait suivi Henri Coullibeuf pour son record Paris-Bordeaux-Paris en octobre précédent. Tout au long du parcours, treize points de contrôle intermédiaires sont prévus : Barbezieux, Angoulême, Ruffec, Poitiers, Châtellerault, Sainte-Maure, Tours, Château-Renault, Vendôme, Châteaudun, Chartres, Rambouillet et Versailles. Pour leur tenue, on compte sur la bonne volonté des sociétés vélocipédiques des communes traversées et sur le concours de l'UVF, dont le président Georges Thomas est l’ami des organisateurs bordelais.

Pour convertir le projet en succès, le VCB espère une quarantaine de participants. Si elle devait réunir une dizaine de concurrents, l'entreprise serait considérée non comme un acte fondateur, mais comme un échec cuisant. C'est pourquoi chaque engagement est une petite victoire. Premier inscrit (et finalement non-partant), Théodore Léveilley restera à jamais comme le premier engagé de la course mythique. Mais les engagements arrivent au compte-goutte. Ce n’est pas seulement la distance qui fait peur, mais aussi le budget nécessaire à une telle entreprise. Aux 10 francs que coûte l’engagement, il faut en effet ajouter bien d’autres frais : le matériel, l’approvisionnement ou encore le billet de train pour Bordeaux puisque les compagnies de chemins de fer ont refusé toute ristourne aux participants. Quant au service d’entraîneurs**, seuls les plus fortunés en bénéficieront. Pour les organisateurs, la partie est gagnée lorsque parviennent les engagements des meilleurs coursiers anglais, considérés comme les références mondiales. Bien que les courses sur route soient tout aussi inexistantes au pays de la reine Victoria, les routiers anglais ont l'habitude de s'offrir des courses au record ou des duels longues distances. La North Road, qui relie Londres à Edimbourg, est le creuset de tous les exploits britanniques. Les Français, qui concourent dans des épreuves beaucoup plus courtes, sont en retard tant sur la préparation physique que sur le matériel. A la pointe dans les années 1860, les marques de cycle hexagonales ont depuis été dépassées par leurs homologues britanniques à tous points de vue. Dès que la présence des têtes d'affiche anglaises est confirmée, il est évident que le trophée échappera aux Français. Mais comment ne pas se réjouir de la venue des meilleurs mondiaux ? Les quelques voix discordantes sont étouffées par l'excitation d'accueillir bientôt les Holbein, Mills, Edge...

Les Anglais... et les autres

Les cinq participants anglais : Bates, Mills, Holbein, Twentyman & Edge

Cinq fils d’Albion vont débarquer en France pour, selon leur expression, "show the Frenchmen how to ride". Mais qui sont-ils, ces imbattables anglais ? Le premier d’entre eux, Montague Alfred Holbein, est sans conteste la vedette du cyclisme outre-Manche. Détenteur du record des 24 heures avec 540 kilomètres, cet athlète complet a un palmarès inégalé. Rouleur d’exception, il ne fait pourtant pas figure de favori pour ses compatriotes. Un léger surpoids de 5 kilos en ce début d'année, une difficulté notoire à passer les bosses et une absence d’expérience à l’étranger semblent rédhibitoires. Beaucoup lui préfèrent George Pilkington Mills. A 24 ans, le pensionnaire de l’Anfield Bicycle Club est un prodige. Quelques années auparavant, il avait époustouflé les observateurs en battant les records de traversée de Grande Bretagne à tricycle puis à bicycle. Ses aptitudes dans les côtes, nombreuses sur le parcours, devraient le favoriser. Si la victoire ne semble pas devoir échapper à ces deux-là, la 3e place promet également d’échoir à un Anglais, à choisir entre Selwyn Francis Edge, Poyntz Charles Twentyman et J.E.L. Bates. Sans avoir l’aura de Mills et Holbein, leurs références les mettent hors de portée du reste de la concurrence. Et les Français dans tout cela ? Charles Terront, le meilleur d’entre eux, n’a pu s’inscrire du fait de son statut de professionnel. En son absence, la plupart des tricolores sont voués à la figuration, à l’exception principale de Joseph-Louis Laval. Coureur populaire, « Jiel » espère donner du fil à retordre aux Anglais. Mais son métier de commerçant et son implication importante dans l’organisation de la course ne lui ont laissé que peu de temps pour s’entraîner. Henri Coullibeuf a pour lui une connaissance approfondie du parcours, mais ses trente-cinq printemps risquent de peser lourd dans la balance. Quant à Pierre Rousset, autre concurrent notable, c’est un ancien cardiaque presque obèse qui s'est inscrit sans espoir de victoire. A 56 ans, il souhaite rallier Paris en bonne condition pour démontrer les bienfaits du cyclotourisme sur la santé. Du reste, l’essentiel n’est pas de savoir qui gagnera la course mais simplement qu’elle se déroule sans encombres afin d’en faire « une vibrante réclame pour le vélocipède ». Le célèbre journaliste Pierre Giffard prédit l'importance de l'événement dans le développement du cycle en France : « La semaine prochaine, le sport que toute la jeunesse nouvelle pratique avec frénésie aura fait un pas de plus dans l'opinion des masses », promet-il dans les colonnes du Petit Journal. La popularisation du vélo est un combat cher à celui qui avait consacré à la bicyclette une tribune pleine d'amour dans Le Figaro l'année précédente, lui donnant le surnom de Petite Reine qu'elle arbore toujours. Car l’enjeu est bien là : développer ce mode de transport balbutiant, éteindre les réticences en prouvant sa fiabilité et sa rapidité. Le développement des courses sur route ne vient qu’après dans l’ordre des priorités.

A quelques semaines de l'échéance, chacun s'active à sa façon : en Angleterre, Holbein s'entraîne dans le Bedfordshire, au Nord de Londres, alternant course à pied, natation et sorties vélocipédiques. Son rival, Mills, fait le trajet de Liverpool à Londres. En France, on joint l'utile à l'agréable du côté dés organisateurs-participants : Laval part pour Paris à vélo afin d’assurer l'organisation des contrôles. Sur le retour, il est rejoint par Coullibeuf qui fait route avec lui. Quelques jours plus tard, Rousset part à son tour en reconnaissance et croise en chemin plusieurs de ses futurs concurrents qui s'acheminent déjà vers Bordeaux.

Le départ

Les coureurs prêts, la première grande course internationale de l’histoire peut avoir lieu. Un à un, les participants gagnent la place du Pont où ils se présentent devant Maurice Martin, contrôleur général, pour signer la feuille d’émargement. Sans être nombreuse, la foule n’en est pas moins bruyante, de cet enthousiasme que seuls peuvent susciter les événements historiques. Les fanatiques de la pédale côtoient les bourgeois qui se sont extraits de leur lit pour voir de plus près cette course dont on leur rebat les oreilles depuis plusieurs semaines. Parmi les personnalités, Raoul Hubert-Delisle, président du VCB, Georges Thomas, Pierre Giffard et plusieurs grands patrons de maisons de cycle françaises et anglaises. Tous trompent leur impatience en partageant leurs pronostics. Sur le vainqueur bien sûr, mais plus encore sur le temps qu’il mettra pour rallier Paris. Certains tablent sur un temps de 36 heures, soit une moyenne d'environ 16 km/h. D'autres, plus optimistes, voient les routiers dépasser les 20 km/h voire les 22 km/h. En réalité, personne n’a la moindre idée du temps qui sera nécessaire puisque le format de course est absolument inédit. Les coureurs anglais ont déclaré vouloir parcourir le trajet entre 26 et 30 heures. Mais les averses continuelles des derniers jours laissent augurer de routes en bien mauvais état…

Tandis que l'aube point, 28 hommes s'apprêtent à prendre le départ. Les cinq Anglais se voient opposer un Suisse, Louis Masi, et 22 Français, dont huit originaires de Bordeaux. A la demande des organisateurs, les Anglais se placent au premier rang, juste devant les vedette françaises. Fernand Panajou, cadre du VCB et photographe de son état, est posté sur le balcon du 2e étage du café Mazarin pour figer le moment sur plaque sensible. Paul Hardy, starter de l’épreuve, peut alors s’avancer vers les coureurs. De sa voix forte, il demande aux coureurs : « Êtes prêts ? Are you ready ? ». 

Puis, à 5:01:28, il donne le coup de feu.

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* Union Vélocipédique de France, l’ancêtre de la FFC
** L’entraîneur est celui qui est chargé de régler la marche du coureur et de le protéger du vent. On dit aussi pacemaker

 

Par David Guénel ( davidguenel)
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