Moins de Français en World Tour : une stat en trompe-l’œil
Le nombre de coureurs français en World Tour recule en 2026. L’analyse des effectifs désormais quasi définitifs montre toutefois que cette baisse apparente mérite d’être nuancée à la lumière des nationalités représentées.
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La première donnée qui saute aux yeux, c’est que la majorité du peloton mondial reste issu du Vieux Continent. Si le nombre de nationalités représentées, notamment extra-européennes, a connu une augmentation significative au tournant des années 2000, les nations historiques n’ont jamais réellement décliné. Au contraire, il semble même que les pays « émergents » du début du siècle comme l’Australie ou la Colombie sont aujourd’hui dans une situation de relatif recul.
Si bien que les ressortissants belges, français, néerlandais, italiens, allemands, suisses et espagnols comptent en 2026 pour pas moins de 56% des coureurs World Tour. Un chiffre relativement stable depuis une quinzaine d’année : si la diminution de la part de ces nationalités dans le peloton World Tour a connu une accélération entre 2008 et 2010, elle a stagné entre 50 et 60% depuis avec un minimum en 2019 (51%) et une nouvelle augmentation constante jusqu’à 2025 (62%), fin de la dernière triennale UCI. Le jeu des montées-descentes, et notamment le remplacement en première division de deux équipes françaises par NSN et Uno-X cet hiver, explique ce nouveau recul relatif pour 2026.
En effet, il paraît évident que le nombre de ressortissants d’un pays reste largement dépendant de la présence ou non d’une équipe World Tour dans ce dernier. La Belgique, qui redevient la nation la plus représentée du peloton avec 3 formations et 76 coureurs, s’appuie d’ailleurs sur un nombre stable d’équipes au plus haut niveau. Entre 2023 et 2025, elle avait cédé ce statut à la France à cause de la promotion d’Arkea-Samsic. Le plat pays peut d’ailleurs se targuer d’une certaine constance et même d’une augmentation régulière ces dernières années, au même titre que les Pays-Bas (45 coureurs en 2026) ou l’Italie (56).
Français en World Tour : une baisse liée aux équipes
L’évolution la plus notable de l’hiver est la chute du nombre de Français dans le peloton World Tour 2026. Alors que 81 coureurs de l’Hexagone évoluaient au plus haut niveau mondial en 2025, seulement 56 ont un contrat avec une World Team en 2026. Cette diminution est la conséquence logique de la relégation en Pro Team de Cofidis et de la disparition d’Arkea-B&B Hotels, mais aussi dans une moindre mesure de l’internationalisation de Decathlon-CMA CGM qui n’a gardé que 9 nationaux pour la nouvelle saison sur les 16 qui composaient son effectif l’an dernier.
On observe néanmoins une vraie nouveauté : contraints ou volontaires, les Français s’exportent de mieux en mieux en World Tour. Avant la saison 2020, seules 3 World Teams étrangères embauchaient des Français. Ce chiffre a doublé en 2021, triplé en 2025 et atteint finalement 13 en 2026 ! Seules Movistar, Jayco et Uno-X ne compteront pas de Frenchies dans leurs rangs.
Le nombre de coureurs tricolores courant sous pavillon étranger en World Tour a lui été multiplié par 4 entre 2019 et 2026 puisque pas moins de 24 d’entre eux évolueront hors de leurs frontières cette année (17 en 2025). Et pas des moindres : les derniers exilés en date, Kevin Vauquelin, Benoit Cosnefroy ou Bruno Armirail suivent les traces de Christophe Laporte ou Lenny Martinez. Le coureur français semble donc devenir un produit de luxe et la peur de s’engager hors du territoire est moins en moins réelle.
Et ce phénomène commence de plus en plus tôt : si les noms ci-dessus sont des coureurs qui ont débuté leur carrière en France, il faut aussi faire état des coureurs qui ont fait le choix de partir se former à l’étranger. Paul Magnier en est un exemple évident. Adrien Boichis, promu chez Red-Bull, ou Alexy Faure-Prost, transféré chez Picnic, espèrent certainement connaître la même réussite. Derrière eux, ils sont de plus en plus nombreux à signer dans les équipes de développement : Gustave Blanc chez Bora ; Alexandre Trouvain du côté de Picnic ; Luc Royer chez Soudal ; Baptiste Lecoq chez Tudor ; Hugo Boucher qui a rejoint Ineos ; Pierre-Henry Basset sous les couleurs d’Astana ou encore le champion national U23 Ugo Fabriès, qui fait partie de l’antichambre d’UAE.
Comparaison avec les modèles britannique et danois
Cette exportation de la formation, la Grande-Bretagne l’a également subie. En 2026, 32 britanniques évolueront en World Tour, dont seulement 6 chez Ineos. Car si la France voit partir certains de ses meilleurs talents, elle peut se targuer d’en conserver un nombre important dans ses équipes de développement, dans son réseau étoffé d’équipe Conti et ProTeam ou même dans ses structures amateures qui sont d’un haut niveau. Ce n’est pas le cas de l’autre côté de la Manche où les formations Trinity et Saint-Piran ont fondu les plombs ces dernières années et où les moyens manquent pour qu’un vrai calendrier amateur suffise à faire éclore des talents au plus haut niveau.
Si bien que les Anglais s’exportent de plus en plus et de plus en plus tôt, que ce soit dans les équipes de développement des meilleures formations mondiales ou même dans les équipes amateures françaises, italiennes ou espagnoles. La voie ouverte par les frères Yates a couronné nombre de coureurs de premier plan ces dernières années. Oscar Onley fait partie de ceux-là, comme Max Poole, Jake Stewart ou Matthew Brennan. En 2025, pas moins de 9 coureurs britanniques faisaient partie du Top 70 du classement amateur FFC, dont Jamie Meehan qui a depuis Cofidis.
Alors qu’Uno-X rejoint le World Tour en 2026, le nombre de coureurs norvégiens a logiquement augmenté significativement, passant de 10 à 29. La Norvège est ainsi la 6e nation la plus représentée en première division, à égalité avec l’Espagne et… le Danemark. Pourtant, seuls 8 éléments d’Uno-X sont Danois. Ce pays, qui n’a plus de ProTeam depuis 2021, n’a connu qu’un déclin relatif à la disparition de l’équipe CSC devenue Saxo-Tinkoff au milieu des années 2010.
Depuis, une forme de mode danoise s’est doucement installée jusqu’à ce que chaque équipe veuille son Viking. Entre 2020 et 2025, les Danois ont toujours été présent dans 11 à 14 équipes du World Tour. Au-delà de leur nombre, c’est surtout la qualité des profils qui saute aux yeux, et qui explique sans doute ce phénomène de mode : le pays scandinave a connu une percée au classement des nations UCI jusqu’à occuper la 2e place en 2023 et 2025.
La qualité plutôt que la quantité, c’est ce qui semble qualifier le Danemark, pays deux fois plus petit que la Belgique en nombre d’habitants. Derrière les épouvantails Jonas Vingegaard et Mads Pedersen, on retrouve des noms ronflants comme Matthias Skjelmose, Magnus Cort, Soren Kragh Andersen ou Kasper Asgreen, de quoi porter haut la bannière rouge à croix blanche dans le milieu du vélo.
Dans le même style, comment ne pas penser à la Slovénie ? À voir son évolution au ranking mondial, on pourrait penser que le petit de l’ancienne Yougoslavie a connu une augmentation significative de son nombre de coureurs. Mais c’est avant tout le talent de ses représentants qui explique son omniprésence : avec Matej Mohoric, Primoz Roglic et Tadej Pogacar, la Slovénie a la chance d’avoir les trois meilleurs scoreurs de son histoire simultanément en activité. Le nombre de Slovènes dans le World Tour peine pourtant à décoller et a même tendance à diminuer sur les dix dernières années. Contrairement au Danemark, le réservoir ne semble d’ailleurs pas très fourni à en croire l’absence quasi-totale de la Slovénie dans les divisions inférieures.
Une équipe World Tour, un catalyseur pour tout un territoire
Pour les nations qui ne s’appuient pas sur un héritage historique fort, compter une équipe World Tour constitue souvent une vraie chance de développement. L’exemple le plus flagrant est celui d’Astana qui, depuis le début du siècle, a contribué au développement de nombreux coureurs kazakhstanais qui ont du mal à s’exporter en-dehors de l’équipe-phare d’Alexandr Vinokurov. De la même manière, Israel-Premier Tech s’est avérée indispensable à l’augmentation du nombre de ressortissants israéliens dans le World Tour, bien qu’ils ne soient que quatre à composer l’effectif de NSN, nouvelle appellation de l’écurie désormais sous bannière suisse.
La Suisse a d’ailleurs connu une baisse importante de son nombre de coureurs en première division depuis la disparition IAM Cycling fin 2016 (ce fut moins significatif lors de l’arrêt de BMC qui comptait peu d’Helvètes dans son effectif). On remarque néanmoins une certaine inertie lorsqu’une équipe s’arrête : le nombre de coureurs dudit pays ne s’effondre pas immédiatement car certains coureurs se voient proposer un contrat à l’étranger. Dans le cas de IAM Cycling, on peut penser à Mathias Frank ou Reto Hollenstein qui ont su rebondir en World Tour. Lorsque BMC s’est arrêtée deux ans plus tard, Tom Bohli, Kilian Frankiny, Stefan Küng, Michael Schär et Danilo Wyss sont restés au meilleur niveau.
En revanche, on note que le contingent de ce pays a du mal à se renouveler au-delà des coureurs passés par la structure en question. Dans l’exemple de la Suisse, si on remarque que les coureurs locaux ayant atteint le World Tour grâce à IAM ou BMC sont pour certains restés dans le World Tour, peu de nouveaux coureurs suisses sont arrivés après eux, ayant moins de chances de franchir le Rubicon en l’absence d’équipe disposée à miser sur un jeune espoir. Ainsi, le nombre de Suisses dans le peloton World Tour ne cesse de diminuer depuis 2020, pour atteindre seulement 5 en 2026.
Ce phénomène a pu s’observer également pour la Pologne après la disparition de CCC fin 2020 ou pour l’Afrique du Sud après l’arrêt de Qhubeka. Alors que le contingent polonais avait gonflé lors des deux saisons qu’a duré l’aventure World Tour de l’équipe aux maillots orange, il a diminué lentement ensuite. Kamil Gradek (après un an en ProTour), Kamil Malecki, Szymon Sajnok ou Lukasz Wisniowski ont tous retrouvé un contrat en première division mais cette génération n’a pas été renouvelée. Après six années de lente diminution, on assiste aujourd’hui à un essoufflement avec seulement deux professionnels polonais en World Tour : Michal Kwiatkowski et Kamil Gradek.
Dans le cas de Qhubeka, qui a connu plusieurs dénominations, l’aventure World Tour a duré six ans. En 2016, lors de la promotion de la structure alors appelée Dimension Data, le nombre de Sud-Africains dans le peloton World Tour passe de un à neuf, puis à onze deux ans plus tard. Fin 2021, lorsque l’écurie de Douglas Ryder cesse son activité, seuls Louis Meintjes, Stefan de Bod, Ryan Gibbons et Reinardt Janse van Rensburg poursuivent au plus haut niveau. Quelques années plus tard, l’Afrique du Sud ne compte plus qu’un ressortissant en World Tour : Alan Hatherly.
On aurait pu citer également l’exemple de la Russie qui est quasi-absente du World Tour depuis la fin des ères Tinkoff et Katusha, mais des considérations extra-sportives entrent certainement en compte ici, ce qui rend l’exemple caduque. Ces exemples nous montrent en tout cas qu’avoir une équipe de premier plan peut aider toute une nation à se développer et accéder au meilleur niveau, et ce au-delà même de sa propre existence.
Néanmoins, on remarque que ce coup de pouce ne vaut en général que pour la génération qui a contribué à la création ou la promotion de cette équipe, et beaucoup moins pour la suivante. Très peu de Suisses et encore moins de Polonais ou de Sud-Africains ont émergé depuis que ces pays ne disposent plus d’une locomotive en World Tour.
Des contre-exemples existent à l’image d’UAE ou de Bahrain qui n’ont quasiment pas sorti de coureurs locaux en dépit de la réussite sportive de leurs équipes respectives. Mais on devine là que le développement du cyclisme local n’est pas tant la priorité que la mise en avant de leur bannière nationale via les meilleurs coureurs mondiaux.
Le rôle clé des équipes World Tour nationales
La mondialisation du peloton va-t-elle s’accentuer ou connaît-on, au contraire, un recentrage de l’élite du cyclisme sur le Vieux Continent, comme le passage sous licence allemande de Lidl-Trek pourrait en être un signe ? Difficile de le prédire.
Du côté de l’est asiatique, alors que les épreuves et les équipes se multiplient au niveau continental, le développement du haut niveau semble peiner. Alors que des rumeurs de créations d’équipes ont vu le jour plusieurs fois ces dernières années, on ne compte toujours aucune formation originaire d’Extrême-Orient dans les deux premières divisions. Si le team Ukyo s’européanise et affiche dans sa communication sa volonté de disputer le Tour de France, Terengganu, Li Ning Star ou Roojai sont elles plus discrètes sur d’éventuelles ambitions extracontinentales.
Les coureurs asiatiques sont par ailleurs toujours aussi peu nombreux dans les équipes de développement des grandes écuries, ce qui nous donne un indice sur le fait que la Chine ou le Japon resteront assez peu nombreux dans le World Tour dans les prochaines années, et ce en dépit des exigences de certains sponsors comme XDS qui n’a réussi à imposer qu’un Chinois dans l’effectif d’Astana.
Du côté africain, le développement semble également prendre du temps. Alors que quatre Erythréens évolueront en World Tour en 2026, ce chiffre peine à augmenter ces dernières années, en dépit de la locomotive Biniam Girmay et d’éternels espoirs qui se distinguent dans les catégories inférieures. L’Ethiopie semble lentement émerger dans le sillage de Tsgabu Grmay mais la relève n’est pas nombreuse. L’Afrique du Sud, on l’a vu, est elle plutôt sur le déclin.
Du côté sud-américain, l’Équateur rivalise de plus en plus avec la Colombie dont les représentants se font de plus en plus rare en World Tour. Si le cyclisme est bien développé au niveau local, il n’est pas évident qu’une équipe lorgne sur une promotion en ProTour voire en WorldTour. L’écurie Petrolike dispose d’un effectif et d’un calendrier très centrés sur l’Italie. Elle est peut-être la mieux armée, avec le phénomène Del Toro pour attirer des moyens dans le cyclisme mexicain, pour nourrir des ambitions de montée en gamme.
Si l’on s’attarde sur les effectifs des équipes de développement U23, on s’aperçoit que ce sont surtout les nations historiques du vélo qui semblent avoir de belles années devant elles. La plupart des structures européennes continuent de prioriser les jeunes coureurs de leur pays ou, dans certains cas, d’autres nations-phares. C’est le cas de Decathlon qui internationalise son effectif mais en axant son recrutement sur des Anglo-Saxons ou des Scandinaves, par exemple. Les touches « exotiques » que nous avons relevées sont rares : la présence de Sunsuke Imamura chez Lotto-Groupe Wanty en est une, mais elle s’explique sans doute davantage par le partenariat avec Nippo que par la valeur sportive du garçon qui, à 27 ans, peine à démontrer un niveau suffisant pour intégrer la World Team. Celles d’Henrique Bravo et de Jose Said Cisneros chez Soudal Quick-Step sont plus parlantes.
Le jeune Brésilien a démontré de belles choses pour sa première année U23. Précisons toutefois qu’il semble être installé en Europe depuis ses 17 ans. Le second, mexicain, a bénéficié de l’accompagnement d’une structure de Saint-Marin en 2025 et s’est classé dans le Top 20 du Mondial U19. Movistar a engagé un Costaricien, Sebastian Castro ; tandis qu’Ineos a intégré à son effectif jeune Erythréen Milkias Maekele. L’équipe NSN Développement, à l’image de sa grande sœur, semble être la plus cosmopolite et compte logiquement plusieurs Israéliens mais aussi un Finlandais et un Polonais, notamment. Enfin, du côté d’UAE et de Bahrain, on a choisi d’intégrer quelques locaux à l’effectif-réserve. Deux Emiratis sont ainsi les coéquipiers d’Ugo Fabries, tandis que les deux Bahreïnis chez Victorious ont déjà 25 ans et leurs chances de (re)passer en World Tour sont limitées.
Du côté des équipes de développement U19, les nationalités sont un peu plus variées. On retrouve ainsi chez Bahrain un coureur grec, deux Polonais ou deux Ukrainiens. Un autre Polonais fait partie du programme de détection Quick-Step. Decathlon donne sa chance à un Portugais, Gonçalo Costa. L’équipe Grenke-Auto Eder, petite sœur de Red-Bull Bora, compte notamment sur un Letton et un Sud-Africain.
En bref, il apparaît assez clairement que les nations historiques du peloton restent et demeurent largement majoritaires, et ne sont pas inquiétées à court-terme par ce phénomène de mondialisation qui a souvent été brandi par les conservateurs qui ont pu vouloir trouver des justifications à des résultats décevants. La France et la Belgique, notamment, restent les deux nations dominantes de par le niveau et le nombre de leurs structures professionnelles.
Par Cyprien Bricout
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