Témoignage : Lilian Calmejane "Une crampe, Dieu sait à quel point cela fait mal !"

Témoignage : Lilian Calmejane "Une crampe, Dieu sait à quel point cela fait mal !"

Tour de France, 8 juillet 2017. Ce jour-là, le peloton des baroudeurs a rendez-vous avec la station des Rousses, dans le Jura. Oh, certes il y avait bien eu la Planche des Belles Filles qui avait pu sembler apte à proposer un terrain propice à quelques barouds, mais hélas, les principaux protagonistes au général en avaient décidé autrement. Lilian Calmejane fut de ces audacieux qui tentèrent crânement leur chance. Assauts éphémères : « Sur le road-book J'avais vu qu'il y avait un replat, mais je pensais qu'il était bien plus long que ça. Je m'étais enflammé et je me suis pris un petit éclat en retour ». Ainsi, après avoir tenté de conquérir le cœur des Belles Filles, c'était désormais les courbes des Rousses, accidentées et sauvages, que le coureur du Team Direct Energie allait tenter de dompter.

 

« J'ai choisi de relancer avant qu'il ne soit trop tard »

 

Sur ce Tour, Lilian Calmejane a coché plusieurs étapes dont 2 particulièrement: celle du Puy en Velay et celle de la Station des Rousses. Il serait trop présomptueux pour un premier Tour de ne jeter son dévolu que sur une seule étape. La star naissante du cyclisme tricolore sait que l'étape jurassienne correspond à son profil de baroudeur grimpeur. La condition est là, les jambes supportent la fatigue des journées précédentes, les feux brillent d'un vert sinople. Ce sera sa journée : « je sentais que j'étais en forme. Être bien dans sa tête et physiquement, dans une journée où l'on sait que ça va batailler tout du long c'était important »

Le briefing d'avant-course est classique. En l'absence de Bryan Coquard, Direct Energie a retrouvé ce qui fut sa marque de fabrique les 2 décennies précédentes : le goût de l'attaque. Thomas Voeckler , Sylvain Chavanel et l'albigeois ont pour directive de se glisser dans ce qui pourrait être le bon coup de ce Tour. Le Poitevin tente bien en premier sa chance mais les offensives s'enchaînent jusqu'au sprint intermédiaire. Ainsi en a décidé l'équipe Sunweb. C'est une fois ce dernier passé que l'échappée prend forme, les grappes de coureurs s'additionnant les unes aux autres. Calmejane passe lui aussi à l'assaut du Jura : « à un moment il y a eu un groupe de 6 qui est parti en contre. Moi je suis parti tout seul après, car je sentais bien que derrière ça commençait à faire rideaux. Tout le monde commençait à tirer la langue et j'ai choisi de relancer avant qu'il ne soit trop tard. » Sky laisse filer un groupe de 46 coureurs. Après plus de 80 km d'une bataille acharnée, l'échappée du jour à enfin mis les voiles.

Avec en son sein des Barguil, Van Avermaet,  de Gent, ou bien encore Gesink, l'échappée a fière allure. L'entente n'est certes pas parfaite, mais il en est souvent de mise avec des groupes d'une telle envergure. Sans cibler particulièrement un concurrent, Calmejane guette et surveille ses adversaires : « je savais très bien qu'il fallait être vigilant notamment dans les difficultés car les plus costauds de l'échappée allaient ressortir. C'était d'ailleurs une condition obligatoire pour que l'échappée aille au bout ». Dans le col de la Joux, Barguil place un démarrage. Il a faim de pois rouges et entraîne dans son sillage quelques coureurs dont le champion Olympique, ou bien aussi Diego Ulissi. Calmejane est alors piégé.

Mais le Team Direct Energie n'a pas placé qu'un seul pion devant, fort heureusement : Perrig Quemeneur ainsi que Romain Sicard ne se posent pas de questions et se mettent à la planche afin de rattraper prestement les fuyards : «  ils m'ont demandé si j'étais bien. Je leur ai répondu que ça allait à peu près. Ils ne se sont pas posés de questions, ils savaient que leurs chances étaient minimes de remporter la course et ils ont mis de côté leurs ambitions personnelles. Il faut souligner le travail des équipiers ! » Le sacrifice n'est pas vain et la jonction s'opère dans la côte de Viry. Fort heureusement, car c'est au sommet de cette difficulté que le groupe qui va se disputer la victoire finale va définitivement se détacher.

 

«C’est à ce moment-là que j’ai eu conscience que j’étais dans un grand jour»

 

Ce sont 8 coureurs qui s'élancent à l'assaut de la station des Rousses. Des coureurs chevronnés qui font dire à Calmejane que la partie est loin alors d'être gagnée : « A la base c’était Greg Van Avaermart qui m’inquiétait le plus, mais j’ai très vite vu qu’il bossait pour Nicolas Roche et qu’il était "just" ». L'attaque des premiers pourcentages est explosif. Les accélérations s'enchaînent, et le coureur de Direct Energie laisse passer l'orage : "Une montée comme ça, c’est 30 minutes d’effort, je ne voulais pas me mettre dans le rouge et ça a payé. "  

Mais pas question pour autant de lambiner. Le peloton n'a jamais laissé une grande marge de manœuvre à cette échappée dont il a bridé la laisse. Au pied des Rousses, les hommes de têtes n'ont guère plus qu'1 minute 15 d'avance : « on avait pas course gagnée, loin de là ! " Une paille, car il reste une vingtaine de kilomètres d'ici l'arrivée. Au train, Calmejane rattrape la tête de course à 6 km de la fin de l'ascension :  "au pied c’est parti trop vite, j’étais incapable de surenchérir. Je me suis contenté de suivre et de boucher les trous des mecs qui pétaient un à un". Le regroupement s'opère tandis qu'un temps mort flotte sur la course :« Tout le monde a eu besoin de souffler. C’est à ce moment-là que j’ai eu conscience que j’étais dans un grand jour."

Place à la course à l'instinct. A 4 kilomètres du sommet, Calmejane place une accélération fatale au groupe. Seul Gesink parvient à tenir la distance. Débute alors une course poursuite entre les deux hommes :« Il ne fallait surtout pas que je me mette dans le rouge. Il fallait éviter la défaillance. Quand je suis parti et qu’il restait une quinzaine de kilomètres, j'ai entamé un mini contre la montre ». Gesink en adversaire ce n'est pas rien ! Le hollandais volant est une référence dans le peloton professionnel, mais pas de complexe chez Calmejane: après avoir côtoyé le pensionnaire de la Lotto Jumbo dans maintes échappées sur la Vuelta 2016, le coureur de 24 ans sait bien qu'il n'a rien à lui envier sur le moment :« C’est plus l’état de fraîcheur qui prime, moins que les qualités intrinsèques comme l’endurance, la résistance, ou encore, la récupération. La question ce n'était pas qui il y avait dans le groupe, mais comment gérer la montée».

Progressivement, tandis que défilent les mètres, coups de pédales après coups de pédales, l'écart entre le hollandais et le français s'accroît. 10 secondes, 15 secondes, 20 secondes. Ce n'est plus son plus proche poursuivant le danger, car vraisemblablement, le cycliste du sud-ouest de la France est le plus fort aujourd'hui :« Gesink était en train de vaciller. A ce moment-là, il est devenu le dernier de mes soucis, j'avais pris l’ascendant à la fois physique et psychologique. Désormais, je me focalisais sur moi, ma gestion de l'effort et surtout je craignais le retour du peloton». Le dernier grimpeur est traversé, il ne reste plus qu'une dizaine de kilomètres à parcourir et le peloton semble assez loin pour ne pas envisager un retour. Autant dire que tout semble amener Calmejane vers la victoire.

Sauf que la perverse, celle qui guette les cyclistes qui la connaisse si bien et la redoute, tant elle surprend et frappe sans pitié les muscles épuisés par l'effort, a décidé d'insuffler un suspens de mauvais aloi sur la course. La crampe est brutale, foudroyante et inattendue : « Entre 5 et 4 bornes ça remontait un peu, et c’est là où le muscle s'est tétanisé complètement. Bien sûr que sur le moment ça m'a fait peur, d’autant plus que j'ai dû arrêter de pédaler un laps de temps hyper court. Tout a été un peu “réflexe”. J'ai dû soulager la jambe en vitesse, et assouplir un maximum le coup de pédale. Ce n'était pas la douleur qui allait m’empêcher d’avancer même si une crampe, Dieu sait à quel point cela fait mal !» La France du cyclisme retient son souffle et prend déjà le coureur en pitié. Elle imagine les larmes de celui qui se verrait échouer dans la dernière ligne droite. En une seconde elle passe de la joie au dépit.

 

«Honnêtement, on est assez seul face à la victoire»

 

Mais Calmejane réussi à atténuer la douleur et à relancer la machine en l'espace de quelques secondes. Il se dresse rapidement en danseuse et tourne à nouveau les jambes : « j'ai senti très vite que la douleur s’atténuait. J'ai continué à pédaler moins fort pendant un certain temps et en mettant un peu moins de braquet, c'est passé.» Faisant fi de la douleur lancinante qui inonde ses mollets Calmejane avance. A bloc. 5, 4, 3 kilomètres de l'arrivée. A 2 kilomètres, c'est la consécration : la course est gagnée. C'est Dominique Arnould, directeur sportif du Team Direct Energie qui lui glisse dans l'oreillette de ne pas prendre de risques supplémentaires, et surtout désormais, de profiter !  

Et voilà qu'arrive la ligne d'arrivée, pour un coureur qui affronte pour la première fois les routes de la compétition majeure du calendrier cycliste mondial. Il entame une Ola avec le public, tout sourire. A qui ou à quoi pense-t-il, lui qui n'est professionnel que depuis 2 années, quand il dresse un poing victorieux sur la ligne, instant magique convoité par tant de coureurs qui n'y parviendront peut-être jamais ? « C'était une émotion très brève, faite d'adrénaline indescriptible. C'était extrêmement intense et quand je repense à ce moment je suis incapable de dire si j'ai pensé à quelque chose sur le moment. C'était juste des frissons intenses ». Désormais, le sportif, perclus de crampes des jambes jusqu'au bras doit vivre l'envers du décor du Tour, ces multiples sollicitations médiatiques à n'en plus finir. Et ainsi connaître la paradoxale solitude du vainqueur d'étape : « Ce sont des moments très brefs et solitaires. C'est dur de partager ça avec tout le monde sur le moment ...Honnêtement, on est assez seul face à la victoire».

Ce n'est qu'à 20H30 que l'Albigeois rentre à l'hôtel. Le temps est aux accolades fugaces avec ses coéquipiers et les membres du staff, puis à une petite bière festive. Parmi ces hommes, se trouve Thomas Voeckler avec qui la comparaison peut sembler évidente, malgré un physique quelque peu différent : « c'est assez élogieux mais il y a certes des similitudes, on a le même caractère sur le vélo avec un esprit assez grande gueule mais fédérateur. Mais des Thomas Voeckler  il n'y en aura pas deux. Je suis tellement loin d'avoir réalisé tout ce qu'il a fait ». L'ancien qui part à la retraite dans deux semaines peut voir les Champs Elysées rassuré désormais, le flambeau est repris, son panache a fait des émules et restera gravé dans l'ADN de l'équipe. L'émotion est discrète, mais palpable :« je pense que quelque part il était fier de moi. Dans son regard et dans sa voix quand il me parlait ce jour-là, oui c'est sûr qu'il était ému».

Ce jour-là Calmejane, a offert le plus beau des cadeaux d'anniversaire à son patron, Jean René Bernaudeau. Ce sportif au mental incroyable pourrait dans quelques années impressionner encore plus qu'il ne le fait déjà aujourd'hui. Au point de rêver en jaune ? N'y comptez pas forcément : « J'ai du mal à me projeter sur les grands tours mais c'est sûr que sur le Tour, remporter une étape, c'est bien plus intéressant que de jouer une place de 15 ou de 18 dans l'anonymat complet. Est-ce que ça vaut le coup de ne jouer que ça pour se priver d'une belle victoire ?»

Ce 8 juillet 2017, Les Rousses ont répondu favorablement aux avances de ce jeune coureur du Sud-Ouest, puis l'ont laissées aller courir la bagatelle ailleurs. Une victoire sur le Tour, c'est un assaut éphémère, une histoire d'un jour. Mais ces dames auront laissé au coureur l'envie de goûter à nouveau au frisson au plus vite. Nuls doutes que Lilian Calmejane accumulera de nouvelles conquêtes d'ici la fin de sa carrière .

Propos recueillis par Bertrand Guyot

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