Robert Charpentier, de l’Olympe à l’anonymat

Robert Charpentier, de l’Olympe à l’anonymat

Des exemples de talent mal exploité, le cyclisme en compte un certain nombre. Robert Charpentier propose un peu l’archétype du coureur au potentiel gâché. Triple champion olympique à 20 ans, unanimement reconnu comme le plus bel athlète de sa génération, son palmarès ne rend pas justice à sa valeur. La faute à un tempérament qui est souvent venu télescoper les exigences du haut niveau. Rétrospective de la carrière de ce coureur aussi irritant qu’attachant.

Un phénomène de précocité

Né en 1916, au cœur de la première guerre mondiale, Robert Charpentier a commencé à travailler dès l’âge de 12 ans. Commis boucher dans son village natal de Maule, il accumule les kilomètres à bicyclette pour effectuer ses livraisons. Doté d’aptitudes physiques exceptionnelles, le garçon ne tarde pas à être repéré par Paul Ruinart, directeur sportif emblématique du Vélo Club Levallois, club phare de la région. Véritable force de la nature, Charpentier accapare les bouquets dans les catégories de jeunes et devient bientôt l’épouvantail du peloton. Son talent suscite beaucoup d’espoirs, même si l’on sent poindre chez lui cette nonchalance qui lui sera fortement reprochée plus tard. Largement au-dessus de ses concurrents, Robert se forge la réputation d’un coureur qui gagne dès qu’il le souhaite, simplement en faisant parler sa puissance hors-norme. Mais le jeune garçon au caractère dilettante n’est pas un ambitieux. Il aime gagner, mais il n’en fait pas une obsession. Ce sont sans doute cette supériorité physique et cette ambition limitée qui feront de lui un médiocre stratège. Sa tendance à planifier sa stratégie avant la course et à s’y tenir parfois en dépit du bon sens lui vaut souvent de réagir à contretemps et lui coûte certaines victoires qui semblaient acquises. Mais le plus souvent, cela fonctionne : il accélère où il a prévu de le faire et lâche tous ses concurrents au train, irrémédiablement. Suivre un Charpentier en forme, même en étant bien calé dans sa roue, relevait de l’exploit. 

Son palmarès amateur est remarquable : vainqueur de Paris-Contre en 1934, il devient vice-champion du monde amateur (équivalent du mondial U23) l’année suivante. En 1936, il signe une saison exceptionnelle, triomphant sur Paris-Evreux, Paris-Falaise, Paris-Briare, Championnat de Paris, GP de Saint-Denis et réalisant un fabuleux triplé olympique. Sans compter les accessits et les succès sur piste. Des résultats obtenus en laissant toujours cette sensation d’en faire le strict minimum, puisque ce minimum est suffisant. 

Le chef-d’œuvre de Berlin

Le point d’orgue de la carrière de Charpentier reste ce triplé olympique conclu par la victoire de la course en ligne. Favorite de l’épreuve, l’équipe de France s’attache surtout à contrôler les 100 kilomètres du parcours jusqu’à l’emballage final, pour lequel elle dispose de trois atouts maîtres. La stratégie s’avère payante et est récompensée par un doublé Charpentier-Lapébie et une 6e place pour Dorgebray. Inconsolable second, Lapébie tentera d’entacher le titre de son camarade en affirmant plus tard que Charpentier l’avait retenu par la main lors du sprint. Les images montrent pourtant un Lapébie assez nettement derrière son compatriote…

Les membres de l'équipe de France de poursuite sacrés à Berlin 1936 (Robert Charpentier, Guy Lapébie, Jean Goujon et Roger Le Nizerhy)

Robert Charpentier repart donc de Berlin avec trois médailles d’or : poursuite par équipes et course en ligne, en individuel et par équipes. Il fait même partie d’un cénacle ultra restreint, celui des sportifs français ayant remporté trois titres olympiques lors d’une même olympiade (les trois autres étant Paul Masson, cyclisme/1896, Roger Ducret, escrime/1924 et Jean-Claude Killy, ski alpin/1968). Cela permet de mesurer la portée de son exploit et le retentissement qu’il a pu avoir en ces temps de nationalisme exacerbé. 

Robert Charpentier, ce champion inabouti

Alors qu’il avait le niveau pour passer professionnel dès 1935, le coureur avait préféré patienter pour pouvoir concourir aux JO (alors interdits aux professionnels). Début octobre 1936, il est temps pour lui de franchir le pas et de signer chez Alcyon-Dunlop. Ses premiers coups de pédale parmi les professionnels sont scrutés par la presse, qui ne pardonne rien à ce surdoué un peu trop sûr de lui. Les journalistes lui reprochent sa désinvolture et pressentent que le champion n’a peut-être pas un mental digne de son talent. Le passage chez les pros s’accompagnera-t-il chez lui d’une prise de conscience ? On l’a dit, le garçon n’a pas un goût démesuré de l’effort. S’entraîner sous les intempéries ne l’enchante guère. Il est capable d’avaler 250 km de bitume un jour puis de laisser son vélo au clou toute la semaine suivante, faisant ainsi le désespoir de Ludovic Feuillet, directeur sportif d’Alcyon. Ce dernier comprend qu’il possède en Charpentier un diamant brut… Impossible à tailler. La frustration est à la mesure du gâchis.  

En 1937, après un début de saison morose, ponctué par un piteux abandon sur Paris-Tours le 25 avril, le jeune homme disparait de la circulation, laissant même entendre qu’il met un terme à sa carrière. Puis, en juin, coup de théâtre ! On apprend que le coureur a obtenu une invitation en tant qu’isolé pour le Tour de France. La perspective de voir ce talent rare se frotter aux meilleurs coureurs du monde a de quoi réjouir. D’autant que le pensionnaire d’Alcyon a reçu l’assurance de Desgrange lui-même qu’en cas de bonnes performances lors des premières étapes, une place lui était réservée dans l’équipe nationale… « Vous allez voir que je vais en épater plus d’un ! » lance-t-il, un tantinet fanfaron, à la sortie de son entretien avec Desgrange. Las, le coureur, plus fantasque que jamais, ne saisit pas cette opportunité et renonce au Tour, déclarant qu’il « préfère encore travailler ». Toujours ouvrier chez Renault malgré son statut pro, c’est donc à l’usine qu’il passera le mois de juillet… 

De retour à l’entrainement début 1938, le coureur jure qu’il est bien décidé à se reprendre en main. Mais il ne se présente pas au départ de ses deux courses de rentrée, ne donnant même aucun signe de vie à son équipe. Il réapparaît en avril… Pour disparaître presque aussitôt. On ne change pas les rayures du zèbre, et Robert trouve souvent mieux à faire que s’entraîner. Il enchaine donc une deuxième année quasiment blanche, et seuls les plus optimistes continuent à avoir foi en lui. Son absence des pelotons début 1939 ne fait que renforcer les similitudes entre la carrière de Charpentier et la trajectoire d’une étoile filante : lumineuse, spectaculaire mais éphémère.

Robert Charpentier était un colosse...

 

La guerre, nouveau coup d’arrêt

En 1939, alors qu’il n’a que 23 ans, un âge où d’autres commencent leur carrière, Charpentier donne l’impression d’avoir déjà la sienne derrière lui. Et un élément extérieur va achever de l’éloigner du cyclisme. Appelé sous les drapeaux le 1e septembre 1939, il participe à la Bataille de France dans l’infanterie, subissant la déroute de mai 1940 et la démobilisation dans une France occupée. C’est un homme assagi qui reprend le chemin de l’entrainement à la fin de la guerre. Davantage en phase avec les exigences d’une carrière professionnelle, il souhaite y consacrer encore quelques années. Mais, à 30 ans, il n’est plus aussi saignant qu’à 20, et les années ont quelque peu altéré les capacités de ce colosse de plus d’1,80m pour 85 kilos. Début 1947, Francis Pélissier le présente néanmoins comme l’une des têtes d’affiche de son équipe La Perle. Le Sorcier croit encore déceler en lui un peu du prodige de Berlin. Malgré sa bonne volonté, le Francilien ne sera jamais vraiment en mesure de lui donner raison. Il prouve cependant que le cabochard d’avant-guerre a laissé la place à un coureur plus volontaire. Un changement d’état d’esprit illustré  lors du Paris-Roubaix 1947. Sous le déluge, assez lourdement renversé par un motard, Charpentier n’en finira pas moins la course (22e), dans des circonstances qui l’auraient probablement fait mettre pied à terre quelques années auparavant. Présent au départ du Tour quelques semaines plus tard, le coureur voudrait faire oublier son rendez-vous manqué avec la Grande Boucle une décennie plus tôt. 92e de la première étape, il doit malheureusement abandonner dès le lendemain, victime d’une lourde chute. Ironie de l’histoire, son coéquipier des JO, Robert Dorgebray, subira le même sort, le même jour. La carrière du coursier se terminera dans l’anonymat. Frustré par les années de guerre, il la poursuivra pourtant jusqu’en 1951. A sa mort, le 29 octobre 1966, le champion ne récoltera que quelques entrefilets dans la presse. Un peu injuste pour celui qui en faisait les délices dans les années 1930 grâce à son extravagance et à sa grande popularité.

Charpentier se relève après sa chute dans Paris-Roubaix 1947

Que reste-t-il de Robert Charpentier aujourd’hui ? Une sépulture à Meudon, un palais des sports éponyme à Issy-les-Moulineaux et ces trois titres olympiques, qui représentent aujourd’hui encore 1,25 % du total des titres remportés pas la France.

Par David Guénel ( davidguenel)
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