Paul Deman, profession : coureur cycliste… Et espion !

Paul Deman, profession : coureur cycliste… Et espion !

Flandrien accompli, premier coureur à réaliser le doublé Tour des Flandres – Paris-Roubaix, Paul Deman s’est également illustré pendant la Grande Guerre où il a joué les espions au service de la Triple Entente. Malgré cette carte de visite pour le moins atypique, le champion flamand n’est pas vraiment passé à la postérité. Ce papier a pour but de réparer (un peu) cette injustice.

Des manufactures de tapis au Tour de France

Né le 25 avril 1889, Paul Deman est Belge, Flamand pour être précis. Mais il aurait tout aussi bien pu naître Français, sa maison natale se situant à moins de 500 mètres de la frontière française - Et à deux kilomètres de la Wallonie. De quoi façonner une identité multiple… Mais pour saisir la personnalité de Paul, il faut s’armer de patience. Le garçon est peu loquace et n’a pas pour habitude de se mettre en avant. Surnommé La Basse pour sa voix de ténor, il use de son organe avec parcimonie, quitte à passer parfois pour un bourru. Adolescent, simple ouvrier dans une fabrique de tapis, il rêve d’un autre destin que celui de ses parents. Passionné de cyclisme, athlète remarquable, il devient naturellement l’un des meilleurs amateurs de Belgique. Son exhibition dans le Tour de Belgique amateur en 1909, au cours duquel il remporte six des sept étapes disputées, lui ouvre les portes du professionnalisme et de l’équipe Saphir Cycles. Chez les pros, Paul Deman se fait d’abord discret. Agé de seulement 20 ans, sans doute est-il encore un peu trop tendre… Il lui faudra attendre 1911 pour se signaler. Cette année-là, il gagne le Tour de France dans la catégorie des isolés (47 partants, 8 classés) et termine l’épreuve à une belle 13e place. La saison suivante, il se fait remarquer lors de deux des plus grands rendez-vous cyclistes de l’année : 6e de Bordeaux-Paris et 10e de Paris-Roubaix. Sa carrière est lancée.

A jamais le premier vainqueur du Ronde

Début 1913, le quotidien sportif Sportwereld créé le Tour des Flandres. Cette course doit redonner de la fierté au peuple flamand et concurrencer son illustre devancière wallonne, Liège-Bastogne-Liège. Le succès populaire est immédiat. Pour les coureurs, il s’agit de parcourir plus de 300 km entre Gand et Mariakerke. Si le parcours ne contient pas encore les monts qui feront la légende du Ronde, il n’en est pas moins difficile. Pour résister aux grosses écuries, Paul Deman fait alliance avec Jeff Vandaele. Les deux hommes décident de s’entraider et de se partager les primes éventuelles (l’équivalent de 12.000 € est promis au vainqueur). Au fil des kilomètres, le nombre de prétendants à la victoire s’écrème, laissant aux prises seulement dix rescapés. Cinq d’entre eux se disputent la victoire sur la piste en bois du vélodrome de Mariakerke. En bon sprinteur, c’est Deman qui s’impose, au grand dam de Karel Van Wijnendaele. Créateur de Sportwereld, Van Wijnendaele est aussi l’instigateur du Tour des Flandres et est en passe de devenir la figure patriarcale du cyclisme flamand. Dans les colonnes de son journal, le lendemain, il n’est pas tendre envers son compatriote. Il écrit notamment : « Paul Deman fait partie des meilleurs coureurs flamands, au moins sur le papier ». Ce qu’il reproche à Paul Deman, c’est surtout de n’être pas suffisamment flamand. Avoir des accointances avec les cultures française et wallonne est un handicap aux yeux de ce farouche nationaliste flamand…

Quelques semaines plus tard, le champion belge fait partie de la garde rapprochée de Lucien Petit-Breton pour le Tour de France. Il termine 14e de l’épreuve et premier de l’équipe Automoto suite à l’abandon de son leader à la veille de l’arrivée. En 1914, il réalise un nouvel exploit en remportant Bordeaux-Paris (591 km). A la surprise générale, il devance tous les cadors : Buysse, Van Houwaert, Faber, Pelissier, Trousselier, Crupelandt…

Mai 1914 : le sourire fatigué de Paul Deman, qui vient de remporter Bordeaux-Paris. - Photo : Agence Rol

Première guerre mondiale : de simple spectateur à espion

Comme toutes les personnes de sa génération, le coursier est rattrapé par la guerre au cours de l’été suivant. Son pays, pourtant neutre, est envahi par l’Allemagne. C’est en civil que Paul Deman assiste aux événements. Mais l’occupation teutonne lui pèse tellement qu’il finit par se faire enrôler dans le réseau de renseignements La Dame Blanche, chapeauté par le ministre de la guerre britannique. Son rôle est à la fois simple et crucial : il est chargé d’acheminer des messages de part et d’autre de la frontière néerlandaise. Son statut de coureur cycliste doit lui permettre de circuler sans éveiller l’attention de la puissance occupante. Pour convoyer ses messages, il s’est confectionné une molaire en or, creuse, qui sert de réceptacle aux messages. Et pour minimiser les risques, il opère toujours par mauvais temps. Malgré ces précautions, et après quatorze missions menées avec succès, l’espion est arrêté début novembre 1918. La supercherie a été découverte par une patrouille allemande lors d’une fouille minutieuse. La suite est rondement menée : emprisonné à la prison de Louvain, il comparaît devant un tribunal militaire allemand pour trahison. Le procès est expéditif et le résistant est condamné à mort le 10 novembre. Son exécution est prévue pour le lendemain. Alors que la messe semble dite, ce n’est pas un soldat allemand qui ouvre sa cellule en ce 11 novembre, mais un officier anglais. L’armistice vient d’être signé, tous les prisonniers sont libérés. Sauf lui. Son fort accent germanique et son mutisme lui valent d’être suspecté d’intelligence avec l’ennemi. Contre toute logique, l’armée anglaise maintient sa condamnation à mort. Pour Paul Deman, le monde s’écroule de nouveau. Lui, un agent double ! On a beau être d’un caractère placide, certaines situations sont difficiles à admettre… Il faudra finalement un télégramme du gouvernement belge pour le sauver in extremis du peloton d’exécution. 

Paul Deman gagne peu, mais bien…

Libéré mais marqué par les évènements, le coureur ne reprend pas la compétition immédiatement. Ayant développé une hernie épigastrique pendant la guerre, il sera d’ailleurs contraint de ménager son organisme jusqu’à la fin de sa carrière. Lorsqu’il s’aligne sur Paris-Roubaix en ce 8 avril 1920, il n’est absolument pas cité parmi les outsiders. La guerre a certes fait des coupes sombres parmi les effectifs professionnels, mais il reste encore de sacrés clients parmi les 93 concurrents : Henri Pélissier, le tenant du titre, et son frère Francis, Costante Girardengo, Eugène Christophe ou encore Giuseppe Azzini. Le temps exécrable ne déplait pas à notre Flamand qui n’est jamais aussi redoutable que sous les intempéries. Dans ce nord qui a tant souffert pendant le conflit, les infrastructures sont encore fortement endommagées, et les ennuis mécaniques s’accumulent pour les favoris : Francis Pélissier (bris de chaîne) et Girardengo (bris de potence) doivent renoncer alors qu’ils caracolent en tête. Epargné par les avaries, Deman n’est plus flanqué que de Lucien Buysse, Eugène Christophe et Honoré Bathélémy lorsqu’il place une attaque à quelques kilomètres de l’arrivée. Il s’impose en solitaire à Roubaix, devançant Christophe et Buysse de 43’’.

Les deux années suivantes, hormis des tops 10 dans Paris-Roubaix (6e en 1921 et 4e en 1922), il se fera assez discret. Le théâtre de son dernier exploit sera le Paris-Tours 1923. Il fait un temps épouvantable en ce 13 mai. Découragés par les conditions climatiques, les concurrents abandonnent par dizaines. Deman, lui, trace sa route. Il brave stoïquement la pluie glaciale et le vent de face. Peut-être puise-t-il son courage dans le souvenir de ses incursions en lignes ennemies cinq ans plus tôt ? Entre Paris et Tours, au moins, aucun risque de croiser une patrouille allemande… A mi-course, Francis Pélissier et Félix Sellier sont à l’avant. Paul prend alors ses responsabilités. Grâce à son coup de pédale souple mais puissant, il revient sur le duo de tête avec Hector Tiberghien sur le porte-bagage. Les échappés sont désormais quatre : Deman, Sellier, Tiberghien et Pélissier. Sprinteur redoutable, ce dernier semble assuré de la victoire lorsqu’il perce à 5 bornes de l’arrivée. Deman l’emporte alors facilement au sprint, au grand désarroi des spectateurs qui attendaient le triomphe du très populaire Francis.

En 1924, pour sa dernière saison professionnelle, le natif de Rekkem signe encore deux tops dix dans ses classiques favorites : 4e du Tour des Flandres puis 7e de Paris-Roubaix. Pour occuper sa retraite, il rachète un magasin de cycles et se trouve un poste d’entraîneur. Il meurt à l’été 1961, à l’âge de 72 ans. Beau sursis pour un homme deux fois condamné à mort près d’un demi-siècle plus tôt…

Un déficit de popularité injuste ?

Le palmarès de Paul Deman, jalonné d’accessits prestigieux, est surtout marqué par quatre grandes victoires : Tour des Flandres 1913, Bordeaux-Paris 1914, Paris-Roubaix 1920 et Paris-Tours 1923. Quatre classiques majeures, déjà à l’époque. Lors de chacune de ces victoires, le Belge a surpris son monde. Malgré son pédigrée et sa régularité, il est toujours oublié à l’heure des pronostics. Et à chaque fois, journalistes et spectateurs semblent presque déçus de le voir lever les bras. Certes, la chance l’a accompagné lors de ces victoires, mais il en fallait pour maîtriser les routes et le matériel d’alors. De plus, il s’est toujours imposé à la régulière. Décoré par les autorités (récipiendaire de la Croix de Guerre française), Paul Deman n’a jamais reçu l’absolution du public. Que lui a-t-il manqué pour être plus populaire ? Du courage ? De la générosité ? Il en avait à revendre… Dans sa Flandre natale, on lui reprochait de n’être pas suffisamment flamand. Ailleurs, on l’aurait voulu plus flamboyant. La modestie est rarement un atout auprès du public, qui préfère les personnages plus truculents.

Par David Guénel ( davidguenel)

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