Julien Moineau, les coups d’éclat de l’équipier modèle

Julien Moineau, les coups d’éclat de l’équipier modèle

Spécialiste des courses de fond, Julien Moineau a réussi a se forger un joli palmarès malgré son statut d’équipier. Ce grand ami d'Antonin Magne est en effet parvenu à tirer son épingle du jeu lorsqu’il en avait l’opportunité ; le Piaf était même du genre à se créer ses propres opportunités à l’occasion…

Julien Moineau, équipier et ami des frères Magne

Né à Clichy le 27 novembre 1903, c'est en région parisienne que Julien Moineau se prend de passion pour la petite reine, au point d’en faire son métier. Il passe ainsi professionnel, plutôt tardivement, au sein de la formation Alléluia-Wolber. Et dès sa saison de néo-professionnel, en 1927, il se distingue superbement. D’abord en remportant la classique Paris-Le Havre, mais surtout en terminant 8e de son premier Tour de France. Des performances qui font naître des promesses qui ne seront jamais tout à fait concrétisées. Progressivement, Le Piaf, surnom auquel il ne pouvait échapper avec son patronyme, doit se « spécialiser » dans le rôle d’équipier. Un rôle qu’il endosse avec la bonhomie et la ténacité qui le caractérisent. Il sera ainsi l’un des lieutenants privilégiés d’Antonin Magne. La relation du Francilien et des frères Magne se transformera en profonde amitié lorsque tous trois se retrouveront à Arcachon et s’entraîneront ensemble quotidiennement sur les routes girondines. Le statut d’équipier du natif de Clichy ne l'empêchera pas de se constituer un palmarès enviable, que nous allons évoquer à travers trois événements particulièrement marquants. 

Tour de France 1928 : chance et audace font bon ménage

Lorsqu’il se présente au départ du Tour le 17 juin 1928, Julien Moineau est dans la peau d’un outsider pour le classement général. Les espoirs suscités la saison précédente ne demandent qu’à être confirmés. Si sa prestation globale est en deçà des attentes, le coureur de 25 ans a en revanche pu goûter au calice de la victoire. Et le bonhomme a plutôt bien choisi son étape pour briller, puisque le peloton franchit ce jour-là des morceaux de choix, avec notamment les cols du Lautaret, du Galibier et des Arravis. Tout ne commence pourtant pas pour le mieux pour Julien… Grimpeur moyen, il pointe déjà à 6 minutes de la tête de course au sommet du Galibier. Mais s’il est une chose que Moineau sait faire comme personne, c’est descendre ! Prenant tous les risques sur les pentes aux bas-côtés enneigés, le Piaf effectue une descente vertigineuse et double un à un tous ses concurrents, jusqu’à se retrouver derrière le seul Camille Van de Casteele une fois la plaine venue. Le Belge ne sentira pas longtemps le souffle de Moineau dans son dos avant d’être repris. Peu après, le duo de tête est agrémenté d'André Leducq et de Louis Delannoy. Mais la chance est du côté de notre héros, qui voit ses trois camarades crever l’un après l’autre. A 150 kilomètres du but, désormais isolé à l’avant, ses chances de succès restent toutefois minces. D’autant que derrière, un nouveau quatuor s’est constitué, composé de Van de Casteele, Odile Tailleu, Victor Fontan et Félicien Vervaecke. Mais là encore, Julien bénéficiera de la malchance de ses concurrents puisque Fontan et Vervaecke seront renversés par un motard de l’organisation. Légèrement blessés, ils seront fortement retardés tandis que Tailleu et Van de Casteele auront les jambes quelque peu coupées par cette mésaventure. Le Francilien, qui n’en demandait assurément pas tant, peut alors s’imposer tranquillement à Evian. Il s’agit de la première de ses trois victoires d’étape au Tour de France.

Bordeaux-Paris 1935 : quand la déveine s’en mêle…

Spécialiste des longues distances, Julien montrera toujours un attachement particulier à la regrettée Bordeaux-Paris. Ses quatre participations à la classique entre 1933 et 1936 ne le verront jamais sortir du top 5. Triple lauréat de Paris-Limoges, vainqueur de Paris-Tours en 1932, Julien Moineau se veut avant tout coureur de classiques. Mais celle dont il rêvera le plus sera également celle qui se refusera à lui avec la plus grande obstination. Chanceux lors de sa victoire dans le Tour 1928, il le sera parfois nettement moins. Il sera parfois même absolument poissard, comme ce fut le cas dans l’édition 1935 de sa classique préférée. Engagé à ses frais, il a dû vendre sa voiture dans les jours précédant la course afin de faire face aux dépenses importantes inhérentes au format de l’épreuve. Outre une camionnette chargée de ravitaillement et de matériel, le coureur doit en effet aussi se payer un entraîneur. Les entraîneurs était ces derny derrières lesquels s’abritaient les coureurs dans certaines courses. Les vedettes du peloton disposaient souvent de deux, voire de trois entraîneurs, leur permettant de pallier tout incident. Partis de Bordeaux à 5h, les huit participants voient rapidement le duo Edgard de Caluwé et Jules Merviel se détacher. Derrière, longtemps aux côtés de Charles Pélissier, Julien Moineau accélère progressivement et se retrouve seul, à environ cinq minutes de la tête. A ce moment-là se produit un premier incident fâcheux : sa camionnette d’assistance tombe en rade, le privant durant un long moment de toute assistance mécanique. Peu après, alors que son entraîneur Ballineau fait le plein en roulant, comme c’était l’usage, son derny s’enflamme, et lui avec. Après s’être assuré que Ballineau est sauf, Moineau repart. Mais il est désormais tout seul, et doit lutter contre des adversaires qui sont alors tous abrités du vent. Un désavantage énorme. En l’espace de quelques kilomètres, son débours par rapport à Caluwé et Merviel double. La victoire semble s’être définitivement envolée. Mais Moineau est un tenace, il profite du retour de son entraîneur pour accélérer de nouveau. Le moral revient même tout à fait lorsqu’il constate qu’il va nettement plus vite que ses concurrents à l’avant. Il reprend plus de 8 minutes sur eux en moins de 80 kilomètres. Il parvient ainsi à dépasser Merviel mais échoue à 1’20 du vainqueur, Caluwé. S’il admet qu’il aurait « bien voulu gagner », Julien Moineau affiche un grand sourire à l’arrivée. En coiffant Merviel sur le fil, il se classe premier français et gagne de fait son sésame pour le Tour de France. Un Tour où il va faire des étincelles…

Tour de France 1935 : une stratégie gagnante

C’est dans la peau d’un touriste-routier que Julien Moineau débute ce Tour de France 1935. Un statut qu’il troque bientôt pour un autre plus enviable, à la faveur des déboires d’Antonin Magne. Ce dernier, grand favori du Tour, se fait en effet renverser par une voiture suiveuse, le jour même de la chute fatale de Francisco Cepeda. Ami d’Antonin, il n’est donc pas surprenant que celui-ci fasse pression sur le sélectionneur national pour que la place qu’il laisse vacante en équipe de France soit occupée par le Piaf. Intégrer une telle équipe contraint certes Moineau à travailler pour un leader, en l’occurence Georges Speicher, mais cela lui permet aussi de s’assurer du soutien de l’une des deux armadas les plus puissantes du peloton. Une bénédiction lorsque l’on vise une victoire d’étape. Or, précisément, Julien a coché la 17e étape avant même le départ du Tour. Cette arrivée à Bordeaux, à 60 kilomètres de son domicile, lui fait de l’oeil… Ce travailleur infatigable et désintéressé n’a aucun mal à obtenir un bon de sortie de la part de Speicher et de ses coéquipiers. La victoire est toutefois loin d’être acquise, mais le garçon est du genre prévoyant... D’abord, au vu du profil résolument plat de l’étape, il a décidé d’utiliser le même développement que lors du dernier Bordeaux-Paris. Ce braquet de 52 X 16 lui permet de développer plus de sept mètres ! Quasiment autant qu’un pistard, ce que Félix Levitan juge à peu près inédit sur le Tour. Deux ans avant l’autorisation du dérailleur sur la Grande Boucle, ce genre de détails pouvait vous faire perdre ou gagner une étape… Et pour éviter que son braquet atypique ne soit repéré, le local de l’étape se positionne en queue de peloton durant les quarante premiers kilomètres, avant de placer une première banderille. Mais s’il a la bénédiction des Français, il n’a pas celle des Belges, qui se mettent à la planche pour le reprendre, craignant que l’attaque de l’équipier ne soit le prélude à de grandes manoeuvres tricolores. Repris, l’Arcachonnais d’adoption laisse passer quelques kilomètres puis repart au front. Avec succès, cette fois-ci. Il faut dire que notre homme a savamment préparé son coup : il a placé quelques amis landais au niveau de Barp, qui ont pour mission de distribuer de la bière à ses concurrents. Placé en tête de peloton, Moineau apostrophe l’un d’eux pour lui demander une bière. Dans l’instant qui suit, tous les coureurs réclament à leur tour une mousse bien fraîche, déclenchant un joyeux raffut dans le peloton. Notre julien, lui, n’a pas attendu… Jetant sa canette sur le bas-côté de la route, il est parti pour un contre-la-montre de 60 kilomètres. Derrière, le peloton ne se réorganise pas réellement, les Belges ont maintenant compris que l’échappée de Moineau est une initiative personnelle. Pour le plus grand bonheur du fuyard, qui a tout le temps de savourer son triomphe à domicile, devançant la meute de plus d’un quart d’heure. « Je suis heureux pour un an ou deux avec cette victoire, déclare le vainqueur au terme de sa course, et peu importe si demain je me ressens de mes efforts ! Mais que j’ai souffert avant Bordeaux, j’ai bien crû que j’allais m’effondrer dans le fossé… » indique-t-il à Lévitan.

Julien Moineau file vers le triomphe à Bordeaux

Une après-carrière consacrée à la petite reine

Cette victoire sera le dernier gros coup du Piaf. Alors âgé de 32 ans, il se signale encore sur Paris-Bordeaux la saison suivante, avant de traverser ses dernières années professionnelles de manière plus anonyme. Il ne raccroche pourtant que contraint et forcé, au début de la seconde Guerre Mondiale. La passion le poussera à jouer les prolongation durant quelques mois après la libération avant de ranger définitivement son engin au clou, fin 1945. Sa carrière terminée, il décide en commun accord avec Jeanne, son épouse, de vendre la brasserie du couple située à Arcachon pour créer sa propre marque de cycles. Une affaire qui tourne rondement, le coureur étant à la fois fabriquant de cycles et sponsor d’une équipe sous son nom. Hélas, son sens des affaires est peut-être moins aiguisé que son sens de la course et il subit de plein fouet la malhonnêteté d’un partenaire commercial, à qui Il croit acheter le brevet d’un nouveau modèle de motocyclette. Peu scrupuleux, l’homme ne lui vend en fait que l'idée, car aucun brevet n’a été déposé. Ce sera chose faite… Par un concurrent ! Contraint de mettre la clef sous la porte à cause de ce revers, il rebondit bientôt en acceptant un poste de directeur sportif. Parallèlement, il se fait le coach particulier de son fils Alain. Ce dernier, s’il n’aura pas la carrière professionnelle de son père, connaîtra la joie d’une médaille olympique en se parant de bronze dans la course en ligne par équipes des Jeux Londres (1948). Le fiston a par ailleurs complété son palmarès de plusieurs tops 10 à Milan-San Remo et de quelques victoires, comme sur le Circuit des Cols Pyrénéens. Toujours impliqué dans le cyclisme à travers des camps d’entraînement qu’il organise ponctuellement dans sa région, Julien se dirige doucement vers une retraite bien méritée. Malade, il s’est éteint paisiblement le 14 mars 1980, à La Teste de Buch. 

Julien embrasse son fils Alain à la fin d'une étape (Tour de France 1950)

Par David Guénel ( davidguenel)
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