Interview : Nicolas Portal "Il faut faire rentrer de l'argent dans notre sport"

Interview : Nicolas Portal "Il faut faire rentrer de l'argent dans notre sport"

Alors que la saison 2017 est désormais terminée, Nicolas Portal a pris le temps de livrer un long entretien à Mylène Terme pour Velo-Club.net. Au cours de ce dernier, le directeur sportif du Team Sky est revenu sur la saison de son équipe, mais aussi sur tous les sujets polémiques qui entourent la Sky.

 

Bonjour Nicolas, tout d’abord quel bilan global tires-tu de la saison de la Sky ?

On a gagné Milan-San Remo et Paris-Nice en début de saison. Ensuite, on est malheureusement passés au travers de nos classiques flandriennes, ou cela ne s’est pas très bien déroulé. Puis il y a eu le Giro, où les chutes de Geraint Thomas et Mikel Landa nous ont forcément mis dans le dur pour le reste de la course. Concernant la seconde moitié de saison, tout s’est parfaitement déroulé, puisque l’on a gagné le Tour de France, puis la Vuelta avec Chris, et on va dire que c’était le gros morceau de l’année, d’être capables de pouvoir réaliser ce doublé. Et à la fin, on gagne le classement World-Tour, qui a été un peu la cerise sur le gâteau, et ça, ça fait vraiment plaisir.

Quel a été le meilleur moment de la saison pour toi, celui qui te laisse le meilleur souvenir ?

Très sincèrement je ne pourrais pas dégager un moment en particulier. Avec Sergio, nous sommes par exemple très proches, et le voir gagner un Paris-Nice avec le maillot de champion de Colombie, c’était une émotion vraiment très forte. Ensuite il y a bien sûr eu le Tour de France, où on n'a jamais eu plus de 30-40 secondes d’avance. On a perdu le maillot une journée, ce Tour de France c’était quelque chose, et le gagner était un vrai soulagement. Même si au final, je n’ai pas pu profiter pleinement de la victoire, car j’étais déjà concentré à fond sur la Vuelta qui suivait. C’est vraiment à la fin de la Vuelta que j’ai pu profiter de ces deux grands succès.

En rentrant dans le détail de la saison, on s’aperçoit qu’elle a commencé de manière idéale avec les succès de Kwiato lors de MSR et des Strade, qu’est-ce qui a changé chez lui entre 2016 où il était dans le dur et 2017 ?

On a remarqué qu’il y a souvent une année d’adaptation lorsque l’on vient d’une grosse équipe, et je pense que Michal s’est mis une grosse pression en 2016, car il y avait une énorme attente autour de lui. Sans le vouloir, il a peut-être changé des choses dans sa préparation, et ça n’a pas fonctionné. L’hiver dernier, on lui a juste dit qu’il fallait simplement qu’il refasse ce qu’il avait l’habitude de mettre en place auparavant, et que ça fonctionnerait. Il s’est donc bien remis en question, a stoppé de se mettre la pression, s’est libéré complètement, et on a eu un super Kwiato toute l’année.

Ensuite, on a vu un Moscon impressionnant sportivement, mais qu’est-ce qui ne va pas avec lui en terme de comportement, où clairement il a marqué négativement les esprits ?

Ce n’est pas quelqu’un de mauvais, qui n’a pas un mauvais fond. Il est jeune, et il est tellement fort, qu’il vient de suite frotter avec les meilleurs sur les courses. Parfois, tout ça doit le dépasser un peu, et il y a cette fougue qu’il laisse sortir. Il manque un peu de maturité, il est sanguin, et je le comparerais un peu avec le sourire à un Eric Cantona. Il est pas méchant, et il est tellement fort, mais c’est juste qu’il fait beaucoup d’erreurs, et il est propulsé à un niveau tellement haut que ce n’est pas facile à gérer. C’est aussi à nous de bien l’entourer, et j’espère que tout va rentrer dans l’ordre.

 

"Pas juste de mettre des limites de salaires"

 

Avant d’évoquer le recrutement, on a vu certaines voix s’élever pour un salary cap, ou d’autres contraintes visant à limiter les armadas, quelle est ton opinion sur le sujet ?

Je ne sais pas, j’ai pas vraiment eu le temps d’y penser. Si on doit me demander mon avis, très humblement, car je n’ai pas étudié le sujet, c’est que les néo-pros aient des salaires un peu plus décents que ce que moi j’avais quand j’ai débuté chez les pros. Quand on fait la comparaison par rapport aux autres sports, l’effort fourni et les risques que l’on prend, ce n’est pas vraiment bien payé, ça c’est clair. De mettre des limites de salaires, je ne trouve pas ça juste ou honnête, et si des sponsors veulent mettre beaucoup d’argent, c’est une bonne chose, car ce n’est pas pour le plaisir qu’ils font ça, pour parce qu’il y a un retour sur investissement. Et ça veut dire que notre sport fait du bon boulot, qu’on est visibles, et pourquoi limiter ça ? Car évidement c’est réparti partout, et les équipiers de base auront aussi un meilleur revenu.

Après, si je dois réfléchir un peu, car comme tout le monde j’ai lu ce qu’a dit Contador dans la presse, j’ai envie de dire que c’est étrange, car Alberto il ne s’est pas non plus limité ses salaires pendant sa carrière, et dans sa formation tous ses équipiers n’avaient pas des salaires décents, alors que lui bon...Mais bon je me répète, mais je n’ai pas non plus eu le temps de trop y penser, et je ne suis ni politicien ni économiste du sport, par contre je vis de ça, et limiter les salaires j’ai du mal à comprendre, car pour moi, il faut faire rentrer de l’argent dans notre sport. Et cet argent il peut servir à plein de choses, la sécurité, l’accès au vélo, les retransmissions TV, etc...

Un mot sur la réduction du nombre d’équipiers sur les Grands Tours, qu’est-ce que cela va changer en terme de tactique pour les équipes, et notamment la Sky ?

La sélection va être compliqué, car on va avoir le même nombre de kilomètres à parcourir, mais avec un coureur de moins, et il va donc falloir que nos coureurs soient encore plus polyvalents pour compenser ce manque. Il faudra faire le point au bout d’un an, mais je ne vois pas ça de manière très positive. Je ne pense pas que baisser le nombre de coureurs par équipes va impacter une formation en particulier, mais plutôt l’ensemble, car on voit que la quasi totalité des équipes va passer de 30 à 24 ou 25 coureurs, et on a donc plein de gars qui ont perdu leur boulot et qui ne sont plus pros. Sans oublier le staff également, où les effectifs vont réduire. Concernant la course, ça ne changera rien, cette année, on était à 8, les autres à 9, et ça n’a rien changé.

Pour conclure, quelques questions sur le recrutement, où la encore les choses ont porté à polémique avec les arrivées des 3 meilleurs coureurs espoirs du peloton. Que pourrais-tu répondre à ce qui critiquent par exemple l’arrivée de Sivakov, formé par la BMC.

Je dirais juste que Pavel, je le connais depuis un moment. Dès les juniors, il avait l’occasion de rejoindre Chambéry, ou l’équipe jeune de Katusha. Mais via mes contacts, car nous sommes tous les deux de la même région, j’avais souhaité le placer dans une plus grosse structure, la BMC Devo, car nous, on n’a pas encore d’équipe espoirs, même si on a pour projet de mettre en place quelque chose à ce niveau-là. Mais malheureusement ce n’est pas encore prêt, car contrairement à ce que certains pensent, nous n’avons pas un budget illimité. Ce qui ne nous empêche pas d’investir de temps en temps sur des coureurs de talent, comme ce fut le cas avec Tao, ou Sebastien Henao. Gianni Moscon aussi, quand il est arrivé chez nous, personne ne le connaissait, mais nous on savait que c’était un bon.

Pour en revenir à Pavel, BMC ils ne l’ont pas trouvé comme ça, ils l’ont trouvé parce qu’on le leur a conseillé, et après il a fait son choix, et c’était pas une histoire d’argent. Pour lui c’était un choix compliqué, car il savait que BMC l’avait formé pendant deux ans, du coup je lui ai dit, « fais comme tu veux, le plus important c’est que tu te sentes bien dans tes baskets. » Au final je pense qu’il a fait le bon choix, car c’est le sien.

Pour revenir à l’aspect sportif, peux-tu nous dire ce que vous attendez de ces trois « cracks » l’an prochain ? Quel rôle auront-ils au sein de l’équipe en 2018.

On est en train de bosser dessus, déjà, on va leur proposer un bon hiver studieux. Ce sont trois gagnants, donc nous on va devoir les mettre en situation pour gagner, mais dans le même temps leur indiquer qu’ils ne s'imposeront pas autant et si vite que chez les amateurs. On va par conséquent leur préparer un bon programme de courses dans un premier temps, ceci afin qu’ils soient en forme toute l’année, pour rouler pour Froomey et Geraint tout d’abord et apprendre à leurs côtés, mais aussi pour que dès qu’une opportunité se présente, ils puissent la saisir.

Parmi eux, le plus expérimenté est sans conteste Egan Bernal, peut-on l’imaginer avec un rôle de leader ou co-leader sur le prochain Giro ?

Sincèrement, je pense que ce serait une erreur, même si il en aurait bien entendu la capacité. Ce que l’on attend des meilleures équipes du monde, c’est surtout du sang-froid et de l’expérience, et non de brûler toutes ses cartes dès le premier jeu. On se doit de bien entourer Egan, et de prendre le temps. C’est une pépite, et si on veut qu’il prenne encore plus de valeur, il faut prendre le temps et c’est donc un peu trop tôt pour le positionner en tant que leader sur un Grand Tour.

 

"Un peu compliqué de signer les coureurs français"

 

Un dernier mot sur la Sky et les français, peut-on vous imaginer l’an prochain approcher Thibaut Pinot ou David Gaudu pour porter un français à moyen terme sur le toit du Tour de France ?

(rires) C’est la question que tu me poses tous les ans. Pourquoi pas, après on sent que c’est compliqué avec les coureurs français. Nous on serait intéressés, et Dave l’a déjà dit dans les médias, mais c’est un peu compliqué de signer les coureurs français on va dire.

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