Interview - Jacopo Guarnieri : « quand tu as de l'admiration pour ton leader, tu peux aller jusqu'à 110-120%»

Interview - Jacopo Guarnieri : « quand tu as de l'admiration pour ton leader, tu peux aller jusqu'à 110-120%»

Après avoir intégré deux des plus grandes armadas du World Tour, Astana et Katusha, représentantes de pays gigantesques, s’étendant des steppes immenses du Kazakhstan aux interminables cimes des montagnes de l’Oural, c’est à la pointe du vieux continent que Jacopo Guarnieri a, cette fois-ci, décidé de jeter ses valises.

 

« Il a fallu comprendre la culture de la France. »

 

Un transfert loin d’être anodin ! Après des années à avoir privilégié la carte des chevauchées montagnardes de Thibault Pinot, l’équipe de Marc Madiot a décidé, pour 2017, de frapper un grand coup et de renforcer, enfin, un groupe à la hauteur du potentiel de son sprinteur, Arnaud Démare. Jacopo Guarnieri est loin d’être le premier venu. Il s’agit, tout de même, du poisson pilote de l’un des cadors de la discipline, le Norvégien Alexander Kristoff. Autant dire que récupérer un tel atout dans sa manche, en plus de son compatriote Davide Cimolai, c’était envoyer un signal d’envergure, non seulement à l’ancien champion du monde espoir, mais aussi au peloton : il allait falloir compter sur Arnaud Démare et son armada, cette saison !

Ainsi passent les premiers mois, les premiers contacts, les premiers repérages et, très vite, l’Italien prend ses marques. S’il ne maîtrise pas encore les subtilités de la langue de Voltaire et de Baudelaire, Jacopo Guarnieri en apprend vite les bases, malgré le jugement bien modeste qu’il porte sur lui-même « Avant cette année, j'étais nul ! Je ne connaissais que “bonsoir” et “bonjour”. J'ai fait deux mois avec un professeur chez moi, 2 à 3 cours par semaine en fonction du temps laissé par les stages. L'italien et le français, ce n'est pas trop éloigné. Mon français, c'est très bien pour parler le cyclisme. Pour le reste, c'est encore un peu limité (rire) ». Plusieurs cours, plusieurs stages tandis que défilent les mois obscurs de l'hiver. Lesquels mois glacés laissent enfin place aux jours qui s’allongent ainsi qu’aux premières compétitions.

Et la mayonnaise prend, dès les premiers coups de pédale. Une première razzia sur l’Etoile de Bessèges le confirme : la FDJ est prête. Un groupe, toutefois, à prédominance française, qui tranche avec ceux, plus cosmopolites, d’Astana et Katusha : « Katusha, c'était très international. Ça n'a pas changé grand-chose, il m'a juste fallu comprendre cette nouvelle mentalité. Comme il y a (chez la FDJ) une majorité de coureurs de la même nationalité, Il a fallu comprendre la culture de la France et ça a été le challenge le plus dur pour moi, cette année ». Certains apprivoisent des renards, d’autres apprivoisent leurs coéquipiers. “Il faut être très patient” comme le disait ce même Renard au Petit Prince : « Je pense que, à la fin de la saison, le groupe avait enfin compris qui j’étais et comment je fonctionnais »

 

« On a pu affirmer notre position dans le peloton. »

 

La première course majeure du calendrier commence alors pour Arnaud Démare et sa bande. Un Paris-Nice houleux, balancé au rythme des rafales et des pluies diluviennes. Bessèges était une confirmation nationale, la course au soleil sera, quant à elle, une éclatante démonstration internationale : « C’est une course que j'aime bien, Paris-Nice. Il faisait froid, il y avait du vent, c'était super. En plus, dans le groupe de lanceurs avec Nono, on a vraiment vu des changements par rapport aux autres équipes. Ils nous ont traité avec beaucoup plus de respect. On a pu affirmer notre position dans le peloton ». Il faut dire que la première étape, pourtant anodine sur le papier, voit la FDJ se la jouer belge, faisant exploser le peloton par petits paquets. Un sacré coup de bordure qui en impressionne plus d’un. Un coup de maître que vient parachever Arnaud Démare, en remportant l’étape face au puncheur Alaphilippe. Un tournant : « Une chose que je n'aimais chez la FDJ, avant de venir chez eux, c'était que, quelquefois, l'équipe ne prenait pas ses responsabilités. Et ça, c'est un changement fort dans l'équipe. Tu en aurais parlé un an avant, les gens n’y auraient pas cru. Arriver à faire ça pour notre groupe, c'était très important. Quand tu as une grosse confiance en ton leader, tu fais des choses très importantes ».

A peine la course au soleil achevée, voilà que prennent place désormais, sur le terrain de prédilection du leader de la FDJ, ces courses de printemps, où les coureurs côtoient des pavés humides et froids qui lacèrent leurs roues, le froid et la boue qui glacent sang et os. Ces courses de fous, Jacopo les bénit. Il les adore et en fait l’un des objectifs majeurs de sa saison. Malheureusement, il n’y jouera aucun rôle notable, la faute à ces allergies de saison qui raréfient l'oxygène dans les poumons : « J'étais moins performant, ce n'était pas le niveau que je voulais montrer et j'étais vraiment très insatisfait de mes classiques. Pourtant, j’avais de très bonnes jambes sur Paris-Nice ». Sans décrocher la timbale, et sans l’appui de son lieutenant Italien, le picard réalise, tout de même, une belle campagne, terminant 6e de Milan-San Remo et de Paris-Roubaix.

Mars s’éloigne, avril et mai viennent remplir l’escarcelle de la FDJ : Grand Prix de Denain et 2e étape des 4 Jours de Dunkerque Grand Prix des Hauts de France. De nouveau, un stage pour préparer le Tour de France. Jacopo Guarnieri y côtoie un Arnaud Démare qu’il découvre différent en dehors du vélo : « Ça m'a vraiment impressionné car, même si je connaissais déjà sa personnalité sur le vélo, je ne le connaissais pas hors course. Nono, c'est un mec du Nord, ouvert, c’est quelqu'un de très gentil en dehors de la course, très bien éduqué par sa famille. Par contre, quand il monte sur le vélo, il change complètement, il devient un tueur. Il a vraiment deux personnalités ». C’est cet “hors course” qui transcende les équipes ! Warren Barguil pourrait en témoigner. Il est parfois plus facile de travailler pour un leader reconnaissant que pour un leader ingrat. Et Démare donc ? « Il fait très attention à ses équipiers, il fait beaucoup de choses pour nous. C'est important d'avoir un leader comme ça pour trouver une bonne harmonie dans l'équipe. Tu peux comprendre que, quand tu es bien avec quelqu'un, quand tu as de l'admiration pour lui, tu es plus solidaire. Tu n'es plus à 100 %, mais tu peux aller jusqu'à 110-120%. C'était très important pour moi ».

 

« Chaque jour, j'étais plus fatigué que la veille. »

 

De l’autre côté des Alpes, la FDJ est revenue auréolée de son bon Giro, autour de son leader Thibaut Pinot. C’est désormais sur le groupe d’Arnaud Démare que se braquent les projecteurs pour la deuxième partie de la saison qui s’amorce. Un nouveau succès sur le Dauphiné la lance sur les meilleurs hospices qui soient : « Quand nous avons gagné, mon apport à Nono a été fondamental. Pour moi, le Dauphiné, c'était le meilleur moment de la saison avec Paris-Nice ». La montée en puissance se poursuit avec fracas : l’ancien champion du monde espoir remporte le championnat de France en ligne, et c’est tout de bleu-blanc-rouge vêtu, qu’il s’aligne sur le Tour de France, comme figure de proue de l’équipe. La grande boucle et Démare, ce n’est pas une histoire d’amour pour le moment. Il est donc temps de mettre fin à plusieurs éditions de frustration. Après avoir montré de belles dispositions les premières étapes, le 4 juillet, le champion de France brise le sort et lève les bras au terme d’un final chaotique, devant Alexander Kristoff. Jacopo Guarnieri n'assiste pas au duel de son ancien et nouveau leader. Il a chuté lourdement sur le bitume.

Et cet événement ne va pas l’aider à poursuivre sereinement l’aventure, loin s’en faut : « Après la chute, je n'arrivais plus à dormir et, chaque jour, j'étais plus fatigué que la veille. Le Tour, c'est une course trop exigeante pour ne pas dormir assez ». La fatigue rampe dans le corps de l’Italien, l'affaiblit peu à peu, tandis que la maladie en profite pour s’y terrer. Et elle ne choisit pas qu’un seul hôte ! Arnaud Démare, à son tour, traîne sa peine dans le peloton. Après les Vosges, franchies in-extremis dans les temps, le Jura arrive, avec son Mont du Chat qui toise fièrement les coureurs de son regard perçant. Redoutable, il est sans pitié pour les faibles ! Seulement cinq jours après avoir vécu l’euphorie de la victoire, la FDJ sombre dans la défaillance collective : « Ce jour-là, l’équipe m’avait demandé de rester avec lui. Mais, si Nono n'était pas bien, moi non plus. C’était dur mentalement. Abandonner sur le Tour de France dans une équipe française, c'est le pire moment de la saison ». On gagne ensemble et on perd ensemble, comme on dit. Ce sont les 3 coureurs de sa garde rapprochée (Jacopo Guarnieri, Mickaël Delage, Ignatas Konovalovas) qui quittent Chambéry, ainsi que la grande boucle, avec le champion de France.

 

« Le Giro, c'est mon rêve. »

 

Apparaissant affaibli lors du Binck Bank Tour, Arnaud Démare parvient tout de même à effacer les dernières semaines de déceptions par une belle place à Hambourg (2e) et une victoire sur la Brussels Cycling Classic. La boucle est ainsi bouclée et l’heure des bilans a sonné : « Pour moi, ça s'est bien passé, je crois. Cette saison a été, pour moi, la confirmation de mon niveau de lanceur de sprint. On a commencé à gagner, dès février, jusqu’à notre dernière course ensemble. Quand on m'avait demandé en début d'année quel était mon objectif, j'avais déclaré que c’était de faire gagner Démare le plus possible. Je suis très content, Arnaud a fait une saison très, très bonne ».

Ainsi s’achève 2017 pour Jacopo Guarnieri. De Katusha à la FDJ, des bords de la Volga aux deltas de la Seine, le temps s’est écoulé, et pas pour rien. Cette année a consolidé les bases de la “bande à Nono”, un groupe soudé qui ne demande qu'à continuer à évoluer ensemble : « Au début, j’étais plus proche de “Cimo” (Davide Cimolai) car nous sommes amis depuis 12 ans. Mais, à la fin de l'année, je peux dire pareil pour tous les mecs de notre groupe : Nono, Konovalovas, Mika Delage. On a créé une très bonne ambiance et on a formé un très bon groupe. Ça fait plaisir ». L’été a diffusé ses derniers rayons, avant de s’en aller. L’automne lui a succédé, laissant place au repos des guerriers. Mais, désormais, les vacances tirent à leur fin et il est temps de remettre le bleu et blanc de travail, de ressortir les vélos du garage et de préparer 2018. Si le début de saison ne devrait pas changer dans ses grandes lignes, Jacopo a plusieurs cibles en vues : dont une toute de rose drapée : « Je suis Italien et j'aimerais bien faire le Giro. C’est mon rêve, parce que je ne l’ai jamais fait ».

Mais, forcément, un autre objectif est, quant à lui, naturellement, tout de jaune vêtu : « J’aimerais aussi avoir une revanche sur le Tour de France et pouvoir arriver sur les Champs-Élysées pour faire gagner Nono ».

 

Propos recueillis par Bertrand Guyot  BertrandGuyot)

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