Giovanni Gerbi, un pionnier parmi les pionniers…

Giovanni Gerbi, un pionnier parmi les pionniers…

Giovanni Gerbi n’a pas seulement été un acteur majeur des prémices du cyclisme, il a aussi participé activement à la professionnalisation de son sport. Forte tête, il était aussi populaire auprès des tifosi que redouté de ses concurrents pour sa pugnacité et sa filouterie. Figure tutélaire du cyclisme italien, le Piémontais a vu son étoile décliner avec l’avènement de Girardengo et du duo Coppi/Bartali.

Naissance d’une popularité

Giovanni Gerbi est né dans la ville d’Asti en 1885. Fils ainé d’une famille modeste, il est initié au métier de tailleur de pierre dès l’âge de 11 ans. De constitution fragile, le garçon renonce au bout de quelques jours. Les tentatives de son père pour le faire boucher, boulanger ou maçon connaîtront le même insuccès, Giovanni ne tenant jamais son poste plus d’un mois. Alors que son père désespère, il apprend qu’on recherche un mécanicien de bicyclettes en ville. C’est avec un optimisme qu’on imagine tout relatif qu’il conduit son fils à l’atelier. Pourtant, ces engins à pédales fascinent aussitôt son fils. Pour la première fois de sa vie, Giovanni travaille avec ardeur. Ayant gagné l’affection de son employeur, il reçoit en cadeau un vieux vélo. Mais lui convoite surtout l’une de ces machines modernes qu’il passe ses journées à bichonner. Il finit par en acquérir une, avec laquelle il parcourt sans tarder les 50 kilomètres qui le séparent de la grande ville de Turin. Il y croise un groupe de cyclistes qui lui parlent d’une course qui doit avoir lieu le lendemain, la Turin-Rivoli-Turin. Sans hésiter, l’adolescent s’acquitte des frais d’inscription. Cadet de tous les participants, tout à fait inexpérimenté, le Piémontais s’empare d’une 6e place pour le moins prometteuse. Il multiplie alors les compétitions et ne tarde pas à glaner son premier bouquet, lors du championnat de la province d’Asti. Début 1901, Giovanni déménage à Milan pour travailler dans une boulangerie, mais surtout pour être à même de participer à la coupe d'Italie amateur. Malgré de sérieuses lacunes au sprint, il termine la saison avec dix succès au compteur, et ce alors qu’il n’a pas encore 17 ans. Cette précocité est remarquée par la presse et le public, qui s’entichent de lui. Sa notoriété doit autant à ses victoires qu’à un coup de génie marketing. Conscient de l’intérêt de se distinguer, le jeune coureur a en effet décidé de toujours courir vêtu de rouge. Conjuguée à son mauvais caractère, cette tenue pourpre lui vaut rapidement le surnom de « Diavolo  Rosso » (Diable Rouge) et deviendra constitutive de sa légende. C’est affublé de ce surnom que Giovanni confirme son potentiel l’année suivante, terminant notamment 5e du Gran Fondo (540 km) et remportant Milan-Trecate, Milan-Alessandria et Milan Erba. Inarrêtable en amateur, il est temps pour lui de passer professionnel…

Giovanni Gerbi, un précurseur dans tous les domaines…     

Certaine de tenir une pépite, l’équipe Maino fait parapher à ce jeune homme de 18 ans son premier contrat. Devenu coureur à temps complet, Giovanni va pouvoir révolutionner son métier. Ainsi, il est le premier à étudier le parcours des courses pour en découvrir les secteurs névralgiques et échafauder ses stratégies. Il analyse également ses principaux concurrents, pour en connaître les forces et les faiblesses. Dans sa recherche de performance, Gerbi n’oublie pas de se pencher sur l’aérodynamique. Il adapte sa position sur le vélo et décide de se raser le crâne et de s’épiler les jambes. Raillées par ses pairs, ces pratiques ne seront copiées que plusieurs décennies plus tard. Gerbi se passionne aussi pour les avancées technologiques, il adopte toutes les innovations, bonnes ou mauvaises. Et puis, alors que ses adversaires portent encore un « tricot », Gerbi a déjà troqué le sien contre un maillot en soie - Rouge évidemment ! Mais tout ce travail serait vain s’il n’était pas accompagné par un talent immense et par une volonté sans faille. Dès sa première année professionnelle, le Diable Rouge remporte plusieurs courses majeures du calendrier, notamment Milan-Turin. Fin 1903, il est déjà considéré comme l’un des meilleurs cyclistes Italiens. La saison suivante sera moins réjouissante. Enrôlé par l’équipe La Française, il doit s’aligner en France pour satisfaire son sponsor, mais ses expériences hexagonales seront plutôt traumatisantes : 10e de Bordeaux-Paris, il est déclassé pour « aide illégale ». Présent au départ du 2e Tour de France de l’histoire, il sera l’une des victimes de ce Tour gangréné par les irrégularités de toutes sortes. Au cours de la deuxième étape, alors qu’il est échappé avec quatre concurrents, il est pris à partie par des spectateurs fanatisés qui souhaitent favoriser Alfred Faure, le local de l’étape. Et même si la cible désignée a pour nom Maurice Garin, les coups pleuvent indistinctement sur tous les coureurs. Une bagarre générale s’ensuit, dans laquelle le sanguin Gerbi ne fait pas que compter les points. Durement touché, son Tour de France s’arrête là… 

De retour en Italie, moral en berne, il s’aligne de nouveau sur le Gran Fondo, où il abandonne. Il est pourtant sélectionné pour représenter l’Italie lors du championnat du monde de demi-fond. Le public londonien découvre avec intérêt ce coureur rasé, vêtu de rouge (il a obtenu l’autorisation de conserver sa couleur rouge au détriment des couleurs nationales), précédé par une réputation de surdoué. A quelques kilomètres de l’arrivée, alors qu’il est encore à la lutte avec le champion sortant, l’Américain Robert Walthour, Giovanni percute la moto de son entraîneur, Cesare Brambilla, à plus de 70 km/h. Il effectue un vol plané et s’écrase sur la piste du Vélodrome Crystal Palace. Dans un silence de mort, les secouristes accourent pour évacuer le coureur italien, gisant sur la piste tel un pantin. Miraculé, il sortira du coma cinq jours plus tard sans la moindre séquelle. Cet accident l’éloigne toutefois de la route pendant de longs mois, et il lui faudra attendre le deuxième semestre 1905 pour retrouver son meilleur niveau. En octobre, il devient le premier champion d’Italie. Parallèlement, ayant appris la création par la Gazzetta dello Sport d’une nouvelle course d’envergure, un Tour de la Lombardie, il passe des semaines à reconnaître le parcours. Parfaitement préparé, il ne laisse aucune chance à ses rivaux et relègue le premier d’entre eux, Giovanni Rossignolli, à plus de 40 minutes. A l’issue de la course, il peut légitimement se targuer d’être le meilleur coureur italien…

1906-1910, entre triomphes et scandales

Le statut d’homme à battre est parfois lourd à porter, a fortiori pour un gamin de 20 ans. La saison 1906, qui doit être celle de la confirmation, ne le sera qu’en partie. Gerbi enchaîne certes les succès (Tour du Piémont, Coppa Savona et Milan-Pontedecimo), mais les écarts sur ses poursuivants ne sont plus aussi écrasants. De retour sur les routes du Tour en juillet, il ne s’y attarde pas plus qu’en 1904. Après avoir pris la 12e place lors de la 1e étape, il est plombé par les chutes entre Douai et Nancy. Meurtri physiquement et moralement, il préfère renoncer. Le 2 septembre, il gagne le championnat du Piémont devant son grand rival Cuniolo. En vain puisque tous deux seront déclassés pour irrégularités. Dans les jours qui suivent, il abandonnera coup sur coup deux courses alors qu’il était en tête : Milan-Bologne-Rome après s’être perdu en chemin et Rome-Naples-Rome, pour épuisement. Eprouvé physiquement et nerveusement, il ne défendra pas son titre sur le Tour de Lombardie. 

Début 1907, la Gazzetta annonce la création d’une nouvelle épreuve pour le 14 avril : Milan-San Remo. La prime promet d’être belle et le plateau relevé ; les meilleurs coureurs Italiens seront opposés à quelques franceses de renom : Trousselier, Garrigou et Petit-Breton. Ce dernier, tout comme Gerbi, est recruté pour l’occasion par la firme Bianchi. Après avoir fait la course devant, l’Italien se fait reprendre par Garrigou, avec lequel il ne collabore pas car il sait que Petit-Breton se trouve non loin derrière. Le trio se forme à une trentaine de kilomètres de l’arrivée. Certain d’être battu au sprint, Gerbi conclut un pacte avec Petit-Breton : il freinera Garrigou et les deux Bianchi se partageront la prime de victoire. Ainsi, à 700 mètres de la ligne, le Diable Rouge retient Garrigou par le maillot tandis que Petit-Breton file vers la victoire. Malgré les protestations de Garrigou, Petit-Breton ne sera pas déclassé. Quant à Gerbi, il sera simplement rétrogradé de la 2e à la 3e place. Quelques jours plus tard, les tifosi ont déjà pardonné à leur champion et célèbrent son triomphe dans le Tour de la Province d’Asti. Le champion ne s’arrête pas là, remportant successivement la Coppa Savona, Milan-Florence et le championnat d’Italie. Il peut sereinement préparer le dernier grand rendez-vous de sa saison, le Tour de Lombardie. Fidèle à lui-même, il inspecte le parcours minutieusement, et conclut un pacte avec le garde-barrière de Busto Arsizio, qui s’engage à fermer la barrière devant ses concurrents… Seul impératif : arriver seul en tête. Ce sera fait, la silhouette du Diable Rouge se dessine en solitaire à Busto Arsizio, pour le plus grand bonheur des nombreux spectateurs présents. Peu après, Georget et Rheinwald se présentent devant la barrière abaissée. Le public en profite pour envahir la route. D’autres concurrents arrivent, c’est maintenant un chaos indescriptible. L’organisation finit par faire dégager la route, mais Gerbi est déjà loin. Tandis que Garrigou refait une partie de son retard, des clous semés sur la chaussée ont raison de sa résistance. Le Français capitule et termine à près de 40 minutes. Le scandale éclate dès l’arrivée, certains concurrents portent réclamation, notamment l’infortuné Gustave Garrigou qui n’a pas oublié l’épisode de San Remo. Toute la nuit, les organisateurs entendent les témoins de cette mascarade. Ils rendent leur verdict au petit matin : Gerbi est rétrogradé à la dernière place. Ce dernier plaide la bonne foi, estimant ne pas être responsable des agissements de ses fans. Son entêtement à nier l’évidence lui vaut une sanction exemplaire : deux ans de suspension. La pression de l’opinion publique est telle que la suspension est finalement ramenée à six mois. Son retour à la compétition en juin est marqué par une victoire sur le Tour du Piémont. Gerbi participe ensuite à son 3e Tour de France. Si les premières étapes lui font comprendre qu’il ne pourra pas lutter pour le général, il espère enlever au moins une étape. Lors de la 6e étape, fidèle à sa ruse habituelle, le coureur profite d’un épais nuage de poussière soulevé par une voiture de l’organisation pour fausser compagnie au peloton. Quand on comprend que l’Italien est devant, l’arrivée n’est plus très loin. Malheureusement pour Giovanni, sa roue avant se prend dans les rails du tramway de Nice, causant sa chute et la casse de son vélo. Il aura beau courir, vélo sur le dos, il coupera la ligne en 7e position, visage ensanglanté et maillot rouge déchiré. Le lendemain, il finira 2e, battu au sprint par Petit-Breton. Les dernières étapes seront plus anecdotiques et le coureur finira le Tour à la 20e place. 1908 s’achèvera par un succès sur Rome-Naples-Rome et un podium sur le Tour de Lombardie.

Giovanni Gerbi, un bon petit diable...

Une fin de carrière interminable

La saison suivante débute convenablement (3e de la Coppa Savona, 5e de Milan-San Remo) mais sans coup d’éclat. Le départ du premier Giro de l’histoire, le 13 mai, est le théâtre rêvé pour un retour au premier plan. Malheureusement, une chute dès la première étape oblige il Diavolo à retourner à pied à Milan pour réparer son vélo. Il boucle l’étape en 92e position, toute chance de victoire finale déjà envolée… Malgré trois tops 10 lors des étapes suivantes, le cœur n’y est plus trop, le genou droit non plus. Il préfère donc renoncer pour mieux préparer une tentative de record de l’heure. Dans le vélodrome Cascine de Florence, il ne s’approchera guère du record de Berthet, ni même du record d’Italie (Ganna en 40,405 km). La fin de saison sera marquée par autant de victoires (GP du XX Settembre, Rome-Naples-Rome) que de forfaits (Championnat d’Italie, Tour de Lombardie). 

Les années qui suivent amorcent le déclin du champion Italien. Il alternera les succès (Coppa Savona 1911, Tour des 2 Provinces 1913), les places d’honneur (3e du Giro 1911 et de Rome-Naples-Rome 1913) et les contreperformances. La Grande Guerre se charge d’envoyer le coureur de 29 ans à une première retraite. Son retour tardif à la compétition, en 1920, sera un échec (aucun top 10 et une mise hors course du Giro pour s’être fait remorquer par un side-car). Giovanni profite alors de sa popularité intacte et du prestige attaché à son surnom pour monter la marque de cycle Diavolo Rosso dont l’emblème, un Diable Rouge, prouve que le bonhomme n’a rien perdu de son sens de la communication. Le succès commercial n’empêche pas le natif d’Asti de remonter en selle en 1926, puis de nouveau en 1932 où il participe à Milan-San Remo (81e) et au Giro (abandon lors de la 8e étape). Si ces performances ne sont pas spectaculaires, elles font de lui, aujourd’hui encore, le plus vieux participant à ces deux épreuves. Merveille de précocité, l'Italien fut donc aussi un phénomène de longévité... 

En avril 1955, après avoir rendu visite à son ami et ex-adversaire Rossignoli, il est victime d’un accident de la route. Grièvement blessé, il meurt un mois plus tard des suites de ses blessures. Visionnaire, Giovanni Gerbi est à l’origine de bien des innovations qui perdurent de nos jours. Il peut en outre s’enorgueillir d’avoir été acteur des premiers Tour d’Italie, de Lombardie et Milan-San Remo et du 2e Tour de France. Autant d’épreuves aujourd’hui cultes que Giovanni a gratifié de ses diableries.

Par David Guénel ( davidguenel)
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